Le jour de gloire de Félicie

Ceux qui ont eu le loisir de suivre Le Guyr sur le « Creux du Sac », puis sur les « Complaintes du Guyr » se souviennent de son amour pour les Vieux : nos Vieux, comme il aimait les appeler. Durant des années, au cours de ses voyages et de ses promenades pédestres, il les côtoyait, discutait avec eux. Il y a peu, j’ai dû me rendre à Annonay en Ardèche, ce qui m’a remis en mémoire ‘’Félicie’’. Ne sachant trop quel écrit du Guyr choisir pour commencer ce blog biographique, je me suis dit que celui-ci était de bon augure. Il adorait flâner dans ses fêtes de village bon enfant, écrivant pour l’éternité dans son esprit ces petits riens, avec en prime, l’histoire de ces petits riens. Celle de Félicie est d’une tendresse émouvante. Je lui laisse le soin de vous la conter… C.R.

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Cette année-là, en 1990 si ma mémoire est bonne, dans la plaisante ville d’Annonay, capitale de l’Ardèche, célèbre pour son papier Canson et jadis pour ses mégisseries, la fête bat son plein. Pensez-donc, m’sieurs-dames, la Fête de la Manche, c’est unique ! Que dis-je monumental ! Absolument incontournable ! Et pour cause, elle est unique en France !

Oyez, Oyez, braves gens ! Ici, les meilleurs bateleurs de France, de Navarre et d’Europe vous feront frémir d’enchantement ! Ici, vous tomberez sous l’envoûtement des chansons baladines ! Ici, vous pourrez admirez les peintures d’artistes venus de partout et de nulle part ! Ici, les bourreliers, les sculpteurs, les maîtres bijoutiers, les verriers, les modeleurs, tous vous feront rêver avec leurs créations ! Ici, vous danserez avec les tziganes ! Ici, vous dégusterez les meilleures pâtisserie à la châtaigne ! Ici, vous rirez à perdre haleine devant les bouffonneries des théâtres de rue ! Ici, vous fredonnerez les chansons du vieux Paris accompagnés par les orgues de Barbarie ! Ici, dans notre belle ville d’Annonay !

Assis sur le banc de fer rouillé, là sous le grand tilleul de la place du marché, un couple de vieux bat la mesure, comme envoûté par les romances de l’orgue de barbarie situé un peu plus loin. Lui doit avoir dans les 70 ans bien tassés. Vêtu d’une redingote râpée, d’un pantalon à rayures noires et blanches baillant sur des chaussures à guêtres fatiguées, d’une chemise à plastron sur laquelle trône un nœud papillon rouge, portant chapeau melon déteint d’où s’échappe une broussaille blanche, il couve sa compagne d’un regard tendre.

Elle ! Oh elle ! Affichant fièrement ses 80 ans passés, elle s’est emmitouflée dans un immense manteau de fourrure élimée qui, jadis a dû avoir ses heures de gloire, tentant ainsi de cacher son corps décharné. Elle est coiffée d’un vrai Bibi parisien, sous lequel rayonne un regard bleu d’une pureté à faire chavirer les cœurs. Chaussée d’escarpins Grand-Siècle, elle semble diriger la musique avec sa canne à pommeau d’ébène.

Les passants, surpris par cet accoutrement totalement hors du temps, les regardent avec ébahissement. Pensez-donc, braves gens, nous sommes en plein été. Et en Ardèche qui plus est ! La température frôle les 40° à l’ombre. Tout est là, sous leurs yeux, pour les surprendre. Personnages sortis du Musée Grévin, manteau de fourrure et redingote qui se croient encore en hiver, et touche excentrique sur ce tableau, à leurs pieds, un petit chien couché à côté d’un vieux cabas en cuir.

Le chien ! Oh, le chien ! Insignifiant bâtard, sorti tout droit de la Cour des Miracles. Son poil fauve défraîchi fait tâche sur le pavé de la place du grand tilleul. Mais, ce qui attire le plus le regard des gens, c’est sa queue ! Minuscule trognon de poils étriqués, elle bat la mesure comme les deux vieux.

– Attention, Mesdames ! Attention,  Messieurs ! Votre attention, s’il vous plaît !

L’homme qui vient de parler, est celui qui tient l’orgue de barbarie à l’autre bout de la place. Sa voix puissante et grave a un effet immédiat sur tous.

– Mesdames, Messieurs, reprend l’homme. La fête de la Manche ne serait pas ce qu’elle est sans un événement exceptionnel, unique au monde ! Evénement qu’il ne vous sera donné d’apprécier qu’une seule et unique fois dans votre vie, aujourd’hui ! Précisément ici,  dans deux à trois minutes !

La foule, intriguée, s’agglutine devant son orgue. L’homme continue son harangue, attirant ainsi de plus en plus de monde. A côté de lui, les autres forains ont cessé momentanément leurs activités.

– Tu viens, Guyr ? Tu sais, le flonflon et moi, ça fait deux, voire trois.

– Attends un peu. J’ai l’impression qu’il va se passer une chose pas ordinaire.

– Que veux-tu qu’il fasse d’extraordinaire avec son orgue de barbarie ? Aller, viens, on s’en va.

– Non. Regardes ses yeux. Le bonhomme jubile de joie. Il y a quelque chose d’attendrissant dans son regard, mais aussi de la fierté. Je crois que nous allons vivre un moment peu commun. Attendons un peu, s’il te plait. Cela ne nous prendra que quelques minutes.

Se pliant à ma demande, ma compagne me prit le bras et m’attira sous l’ombre du grand tilleul. Au bout d’une minute, la place déborda de monde. L’homme, toujours de sa voix puissante, interpellait la populace. Celle-ci, bruyante, regarde le bonhomme, impatiente de découvrir cet événement exceptionnel. Plus personne ne prête attention au couple de vieux, sagement assis sur le vieux de banc de fer rouillé, à l’ombre du vieux tilleul, juste à côté de nous.

– Mesdames, Messieurs, s’écrie l’homme. En 1927, elle a eu un accident très grave, accident qui a stoppé net sa carrière de chanteuse d’opérette à Paris. Elle avait 20 ans quand elle a perdu sa voix. Elle l’a retrouvée soixante après, à 82 ans. A ma demande, et aujourd’hui seulement, elle a bien voulu chanter pour nous tous le Paris d’après-guerre. Mesdames, messieurs, j’ai l’immense joie, l’immense bonheur, l’immense fierté de vous présenter Félicie, ma grand-mère, accompagnée par Marcel, mon grand-père !

Derrière la foule, ma compagne et moi, nous voyons le vieux qui extirpe de son cabas de cuir un accordéon aussi fragile que lui. Gaillard, il se met debout, le cale bien dans ses mains, ajuste son chapeau et doucement interprète une mélodie. L’homme est doué. La foule, qui s’est retournée, le regarde, totalement subjuguée par la délicatesse de l’harmonie. Tous semblent fascinés par la valse de ses doigts sur les touches de l’instrument. Ce vieux est un virtuose de l’accordéon !

– Tu reconnais l’air, me susurre ma compagne ?

– Cela me dit quelque chose, du Greco, je crois. Nous allons bientôt le savoir, elle devrait bientôt chanter.

Contrairement à mon attente, le vieux continue à jouer. Puis, pressant une douche chromatique de son instrument, il en change la tonalité. Le ton se fait plus doux, plus frêle, plus aérien. Sa musique semble voltiger au-dessus de la foule, l’enrobant d’un frisson envoûtant. La place s’est totalement vidée de tout brouhaha.  Magique, le vieux a capté l’attention de son public, le rendant totalement dépendant de son jeu musical. Un charmeur de serpent ! C’est homme est tout simplement sublime !

Soudain, une voix grave, profonde, suave, sortie de nulle part, entame :

Oh, je voudrais tant que tu te souviennes

Des jours heureux où nous étions amis,

En ce temps là, la vie était plus belle…

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.

Mais moi, je n’ai pas oublié,

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,

Les souvenirs et les regrets aussi…

 Puis, la vieille chante Montand, les Frères Jacques, Mouloudji, Henri Salvador, Barbara, Francis Lemarque, Boris Vian, et pour finir, de nouveau Juliette Gréco… « J’habite à Saint Germain des Prés… Je suis fait pour plaire… Que reste-t-il de nos amours… Les rues de Paris… Je suis comme je suis ».

Le petit chien s’est assis sur son arrière-train. Il regarde tour à tour les deux vieux. Sa queue bat parfaitement la mesure, au fur et à mesure des chants interprétés par Félicie.

– Alors, ce flonflon, demandai-je à ma compagne ? Toujours aussi rasoir ?

– Tu as bien fait d’insister, je ne suis pas prête d’oublier ! Vraiment sublime ! Viens, allons les remercier pour un tel instant de bonheur. Tiens, j’ai une idée ! Que dirais-tu si nous les invitions à manger ce soir avec leur petit-fils ?  Je nous verrais bien à la petite  guinguette de la ruelle de la Pierre à Faux. L’ambiance y est très vieille époque, et pour une fois, je crois bien que j’apprécierai.

Ainsi fut fait ! Félicie nous expliqua l’accident tragique qui lui avait détruit la voix, puis, les années de galère à faire des ménages pour survivre. A 30 ans, elle avait rencontré Marcel, joueur d’orgue de barbarie et accordéoniste de talent. Durant de nombreuses années, ils avaient sillonné la France et l’Europe avec l’orgue et l’accordéon. De foires en marchés, de fêtes foraines en fêtes de villages, de commémorations en mariages, ils avaient exercés leurs talents de musiciens. Un jour, leur fils unique s’était tué en voiture avec son épouse. Ils avaient recueilli l’enfant. Il venait d’avoir deux ans. C’était lui qui jouait désormais de l’orgue à leur place.

Je revis ce dernier deux ans plus tard à la grande fête des orgues de barbarie à Oingt dans le Beaujolais. Ses grands-parents venaient de décéder tous les deux en l’espace d’une semaine. Félicie n’avait jamais rechanté en public. Il m’expliqua que ce jour de la Fête de la Manche, sa grand-mère avaient accepté  de chanter ce jour-là pour une seule et unique raison. Ce jour-là, seul jour de gloire de sa carrière de chanteuse, ce fameux jour était le jour anniversaire du décès de ses parents, du fils unique trop tôt disparu. Hommage admirable de deux vieux à leur fils chéri…

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.
Mais moi, je n’ai pas oublié,
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi…