Les « chasses » du Guyr – L’hallali.

Visiteurs de ce blog, je ne sais si parmi vous il y a des passionnés de chasse. Si c’est le cas, souriez ! Je suis certain que vous appréciez les histoires de chasse avec toutes ses fanfaronnades. Ne dit-on pas que dix chasseurs et dix pêcheurs font bien vingt menteurs ? Le Guyr, avec son humour acide, déclamait « A la Saint Denis, les bécasses sont au pays, et n’est pas bécasse qui croit. La preuve ? Les vraies bécasses sont celles qui se servent d’un fusil pour se pavaner ! » ou encore « Le chasseur ? Le seul animal de la planète qui mériterait d’être chassé. Un seul regret toutefois, c’est inbouffable cette bestiole ! » En lisant ces quelques lignes, vous aurez compris qu’entre Le Guyr et les chasseurs, c’était loin d’être le grand amour. Je me souviens de trois histoires croustillantes qu’il m’avait racontées. Celle qui suit, l’hallali, il me la raconta par mail un jour d’automne. Par prudence et pour ne froisser personne, j’ai changé les noms d’origine de cette histoire. Catelin Renarth.

Tu sais bien Catelin que  je n’ai rien de particulier contre les chasseurs. Après tout, ne sont-ils pas un aspect franchouillard du terroir français avec leurs petites habitudes ? Et toi mon ami, tu sais bien que je fais partie des gens qui défendent corps et âme notre genèse nationale. Pour être franc, ce que je n’apprécie pas chez eux, c’est leur folie d’abattage. Autant, je respecte ceux qui n’abusent pas, de même que ceux qui prennent plaisir à travailler avec leurs chiens, mais les barjots qui se vantent avec une gloire hargneuse de leurs tableaux de chasse, ceux-là, je ne peux pas les supporter. La plupart sont des sots et ne supportent pas que l’on leur le dise entre quatre yeux. A ce propos, je me souviens d’un jour d’automne en Haute-Ardèche, heureux jour à marquer d’une belle croix blanche dans les annales du frondeur que je suis.

La journée était belle en cette année 2002, idéale pour une petite balade dans les bois. Le problème de l’instant, les chasseurs. Au loin, j’entendais gueuler les Bleus de Gascogne du Gaston Chassagnet qui mêlaient leurs aboiements avec les Anglo-français du maire du village. A les entendre hurler ainsi, il était certain que les deux compères battaient le chevreuil dans les forêts hautes. Ces deux-là étaient connus dans tout le canton pour leurs folies démentielles en période de chasse. Déjà, par le passé, des incidents avaient eu lieu. Anicroches vite étouffées, monsieur le maire avait des connaissances haut placées. Qu’importe, je sifflais ma Terre-Neuve et me voilà parti à l’aventure ! J’avais en projet de me rendre dans un endroit mystique situé dans un bosquet de chênes où la croyance locale affirmait que jadis un sorcier officiait. Oui, mon bon, un ensorceleur de ta race dont la renommée avait dépassé les frontières de la Haute-Ardèche. Tu me connais, ces mythes anciens m’ont toujours attiré.

Par prudence, au lieu de couper à travers champ, j’étais passé par la route dite ‘’de la Bastide’’ pour vérifier si une battue était signalée. Non pas qu’il soit interdit de se promener, mais une balle perdue est toujours désagréable à recevoir. Rien n’affichait une telle fiesta carnassière. Cela faisait bien deux heures que je crapahutais à travers bois, essayant de suivre ma belle Slonie qui s’en donnait à cœur-joie. Ce jour-là, contrairement à l’habitude et par précaution, je lui avais mis son collier. Je me méfiais un peu du maire qui, si je le rencontrais, était capable de me dire que ma chienne divaguait. Il faut savoir qu’en période de chasse, si tu ne chasses pas, tu dois tenir ta bête en laisse. D’autre part, il ne faut pas oublier que les Terre-Neuves étaient à leurs origines des chiens dressés pour chasser l’ours, et par ce fait possédant un caractère sacrément cabochard. Donc, j’avais tout l’hanarchement possible et invraisemblable qu’un brave promeneur du dimanche puisse imaginer. Bien m’en a pris, car ce jour faste je me suis bien amusé. J’en ris encore en me souvenant de la bouille déconfite des chasseurs !

Plus je montais, plus j’entendais les chiens de chasse beugler. A les entendre, j’en déduisais que le gibier devait-être gros, un lièvre ne les aurait pas fait brailler ainsi. Soudain, leurs aboiements changèrent de ton, de même que leur direction. Diantre ! Les charognards venaient vers moi. Et de plus, rapidement ! J’attrapais ma Terre-Neuve, lui mettais sa laisse et continuais tranquillement ma balade en me disant que j’allais bien rire… Devant moi, Slonie tirait sur sa longe, essayant de se diriger vers les hurlements qui se rapprochaient. Ne lui laissant pas le choix, je l’emmenais vers le gîte du sorcier. Une fois parvenu à cette tanière,  je m’assis sur une pierre tenant fermement ma chienne à mes pieds, tout en attendant la suite des évènements. Histoire de pousser quelque peu le dévergondage, je m’allumais une pipe.

Cinq minutes passèrent. Dans la forêt, je n’entendais plus que les aboiements hystériques des molosses, les cors de chasse sonnant le rappel des chiens et les vociférations hargneuses des chasseurs. Tu aurais entendu ce capharnaüm ! Avec un tel tapage, il était certain que tout le gibier du coin était parti conter fleurette à l’autre bout du district ! Puis, les chiens arrivèrent en folie se dirigeant immédiatement vers Slonie. Les premiers étaient les Bleus de Gascogne, puis vinrent les Anglo-français et pour finir la panoplie, deux Poitevins. Ils étaient douze, que des mâles ! Douze à entourer ma chienne de mille avances courtoises !… Protégeant ma chienne de l’assaut fougueux de cette arde cabotine, j’attendis patiemment les chasseurs. Ils mirent bien dix minutes à nous rejoindre, arrivant tout essoufflés, pestant tous les démons de l’Enfer contre leurs clébards indisciplinés. Le maire, quand il me vit s’exclama :

  • Vous ici ! Vous savez que vous n’avez pas le droit de vous promener dans les bois avec votre chienne en période de chasse. 
  • Pourquoi, lui demandais-je ? Ma chienne est en laisse, non pas comme vos chiens qui divaguent à tord et à travers.
  • Comment ça, me répondit-il en colère, nos chiens ne divaguent pas. Nous sommes en battue.
  • Non, monsieur le maire, vos chiens ne sont pas à la chasse, mais en rut. A ce propos, j’ai bien cru qu’ils allaient tous saillir ma chienne. Vous, en tant qu’officier municipal, vous savez bien qu’il est interdit par la loi aux chiens en rut de vagabonder. Vous constaterez que ma chienne, bien qu’ayant ses chaleurs, est dûment harnachée et ne risque pas de divaguer dans la campagne. Si ma mémoire est bonne, il n’est nullement interdit à un citoyen de se promener dans la campagne nationale avec son chien en laisse, sauf en cas d’avis contraire. Or, je n’ai pas vu d’avis, ni de pancartes signalant une telle interdiction. Par contre, avez-vous vu celles toutes neuves tout autour de ce bosquet ? Elles indiquent ‘’chasse gardée’’, ce qui signifie qu’il est interdit à quiconque de chasser, que vos chiens devraient être tenue en laisse et que vos fusils devraient être cassés. Ce qui n’est pas le cas. Je ne vous demanderai pas monsieur le maire qui êtes le représentant de la loi, de dresser procès verbal, ce serait vous faire injure. Par contre à l’avenir, je vous prierai de faire attention à vos chiens. Cela tient également pour vous messieurs.

Je ne te raconte pas la fureur du maire. J’ai bien cru qu’il allait m’honorer de quelques plombs de calibre 16. Rends-toi compte, une après-midi de chasse perdue ! Voyant que je souriais, il me dit avec amertume :

  • Vous ne nous aimez pas, n’est-ce pas ?
  • Vous vous trompez, lui répondis-je. Je n’ai rien contre vous autres les chasseurs. C’est votre façon de chasser qui m’horripile. Avez-vous réellement besoin de douze chiens pour chasser un malheureux brocard ? Franchement, cela me paraît bien inutile. Tenez, moi qui ne suis pas chasseur si ce n’est avec mon appareil photo, et qui, comme vous le savez ne suis pas natif d’ici, je sais déjà où passent tous les jours les chevreuils. Il m’arrive souvent de les photographier à une distance inférieure à vos coups de fusil. Si j’avais l’envie de les abattre, il est certain que je ne ferai pas le tapage que vous faites. Le gibier ne s’en porterait que mieux, alors qu’avec votre système, vous le stressez. Je vous ai entendu l’autre jour au café de Mathilde vous plaindre de la baisse de qualité du gibier. Posez-vous la question et tirez en les conséquences. Vous voyez bien que je n’ai rien contre vous, je vous suggère  même quelques conseils.

Après cette bonne prêche, je les laissais tous les trois pantois d’une telle arrogance… Sur le chemin du retour, je décidais de passer chez le père Joseph. Le père Joseph, c’était le gars du pays à connaître. Habitant sa ferme isolée depuis 80 ans, le vieux était un solitaire partageant sa vie avec ses sept chats ‘’Maine Coon’’. Il n’aimait pas la populace, ne se rendait jamais au village, mais il était au courant de tous les potins du canton. Cela s’explique par le fait que ce vénérable misanthrope possédait un petit vin blanc d’Ardèche à damner l’âme du Guyr, même celle d’un sorcier respectable comme toi Fouch’ de Mor ! A plusieurs reprises, j’avais essayé d’en connaître son fournisseur, mais le vieux était rusé. Les autochtones, tout comme moi amoureux de ce nectar, faisaient la queue pour savourer ce breuvage des dieux. En contrepartie, chacun avait obligation de l’informer de ce qui se passait dans le canton. L’aventure que je venais de vivre méritait d’être contée au bon peuple d’Ardèche…

Je le trouvais discutant sur le pas de sa porte avec le curé du village. Je ne te parlerai pas des relations acerbes entre le curé et le maire du village. Tu te souviens de Don Camillo et de Peppone ? Il faut croire que les deux protagonistes ardéchois prenaient un malin plaisir à refaire le film. Laissant Slonie saluer les superbes Maine Coon, je me dirigeais vers eux.

  • Bonjour monsieur le curé, lui demandais-je, vous profitez de ce soleil divin pour rendre visite à vos ouailles éperdues ?
  • Éperdues, n’est peut-être pas le mot exact, me répondit-il. Antisociales est plus exact.
  • Ah, mon ami Guyr, s’interposa Joseph, tu te tombes bien. Tu vas m’aider à régler un différent avec ce brave Louis. Figures-toi que d’après lui, j’empêche ses fidèles de venir plus souvent à l’office du dimanche.
  • Des fidèles, dis-tu, lui rétorquais-je ? S’ils étaient fidèles, rien ni personne ne devraient leur ôter ce besoin divin.
  • Si, me dit le vieil homme en riant. D’après lui, mon vin blanc est meilleur que celui de sa messe, et c’est pour ça que les gars viennent me rendre visite à moi et pas à lui.
  • C’est exact, répondit le prêtre. Les gens préfèrent venir parler ici cancans du village autour d’un petit verre de blanc et délaissent mon église. J’essaie de le persuader de me dire où il l’achète son vin, mais ce vieux retord est têtu comme une bourrique.
  • Monsieur le curé, lui dis-je très sérieusement, pour que vos fidèles vous soient assidus, il vous faut leur prêcher des informations récurrentes. Reconnaissez que la vie de Jésus, Marie et leur saga, tout le monde connaît par cœur. Si vous en  voulez une, j’ai une bonne aventure à vous raconter.
  • Le ramdam dans le bois du sorcier, c’est toi, me demanda Joseph ? Je voulais aller voir quand Louis est arrivé. J’ai entendu gueuler le maire et Pierre Janitet comme des gorets qu’on égorgeait.
  • Que dis-tu, lui demandais-je, c’était le conseiller départemental qui était avec le maire et Gaston Chassagnet ?
  • Oui, je les ai vu partir tout à l’heure avec leurs douze chiens.
  • Monsieur le curé, déclarais-je au prêtre, nous n’avons jamais été très collègues, vous et moi. Je vous respecte, notamment pour vos coups de gueule concernant les passe-droits des uns et des autres et particulièrement ceux du maire. Si vous le voulez bien, je vais vous offrir de quoi lui rabattre son caquet, tout en ayant un bon sujet de moralité pour votre prochain sermon. Venez, entrons chez Joseph. Il va bien nous servir un petit verre de son nectar divin.

 

Ainsi fut fait. Durant de nombreux jours, il régna en Haute-Ardèche une atmosphère guillerette et railleuse. Et si par hasard, vous vous promenez sur les plateaux de Haute-Ardèche, là-bas où les hivers sont rudes, mais où les habitants ont le sang chaud, vous entendrez encore voler à travers les sapins un immense éclat de rire. Surtout, ne craignez pas que ce soit le sorcier de la Bastide qui s’amuse à vous effrayer. Non, c’est seulement le rire du Guyr ou celui d’un brave cureton de campagne qui se relaient pour perpétuer l’hallali de trois chasseurs stupides. C.R.