Le Testament du Guyr

Un beau matin d’été, je me levais avec une légère inquiétude. Allez donc savoir pourquoi, il y a des jours ainsi. Ce matin là, en me réveillant, j’entendis ma femme qui me disait : « Chic, aujourd’hui, c’est samedi, tu ne vas pas au bureau ». Elle avait raison, tout était là pour pouvoir profiter d’un week-end relaxant. Mais voilà, c’était samedi. Souvent, depuis un fameux soir d’octobre, je ne pouvais m’empêcher de penser à cette réflexion que mon vieil ami m’avait faite : « Tu vois Catelin, pour certaines gens, pauvres de finances et riches de désagréments , le samedi est le plus mauvais jour de la semaine. C’est vrai, c’est toujours le samedi qu’elles reçoivent une lettre recommandée désagréable. Du coup, cette lettre leur fait passer un putain de mauvais week-end, se demandant ce qui va leur tomber dessus. Elles se retrouvent coincées, condamnées à attendre le lundi pour agir. Reconnais que c’est terriblement angoissant ». J’ai toujours soupçonné cet ami d’avoir des ententes avec le diable pour me prédire indirectement le vilain tour qu’il allait me jouer…

Ressassant cette pensée calamiteuse, je suivis mon épouse vers la cuisine quand le facteur sonna au portail. « Bonjour, M. Renarth, j’ai un recommandé pour vous ». Ayant signé l’accusé de réception, je prenais la lettre pour savoir quel était l’ignoble individu qui s’offrait le luxe de m’enquiquiner un samedi. Mon épouse me voyant figé, me demanda : « Qu’y a t’il ? C’est grave ? » Lui montrant l’enveloppe, je lui répondis « Je ne sais pas, c’est un notaire qui m’écrit ». Fébrilement, je décachetais le pli.

Maître Lombard – Notaire
2 rue du Four du Temple
69001 Lyon
Cher Monsieur,
Dans le cas d’une succession testamentaire vous concernant, je vous saurais gré de prendre contact avec mon étude le plus rapidement possible, cela afin de me fixer un rendez-vous. 
Dans cette attente, je vous prie de croire, cher Monsieur, en mes plus respectueuses salutations.

Après avoir passé le week-end empli de suppositions, je me rendis chez ce notaire. Son accueil fut des plus chaleureux. « Je ne sais, M. Renarth, si mon client vous avait parlé de moi. Personnellement, il me parlait souvent de vous, le fameux Fouch’ de Mor, le puissant sorcier du Pays des Grandes Glaces ». A ces mots, je compris immédiatement qu’il faisait allusion au Guyr. Le Guyr, ce poète-écrivain et historien. Le Guyr, avec son caractère de cochon. Le Guyr, éternellement révolté contre la bêtise humaine. Le Guyr, ce solitaire parfois aimé, souvent mal-aimé. Le Guyr, dont la générosité de cœur n’avait d’égal que son caractère d’écorché vif. Le Guyr mon meilleur et seul ami. Le Guyr, décédé il y avait déjà quatre semaines… En un éclair de seconde, tout me revenait à l’esprit, l’annonce de son décès inattendu, l’enterrement presque anonyme, l’adieu furtif. Le Guyr, que je pleurais tous les jours…

« Voyez-vous, cher Monsieur, quelques jours avant son décès, Le Guyr est venu me voir. Il voulait changer certaines dispositions de son testament tout en me priant de vous faire part de notre entretien au cas où il disparaîtrait rapidement. Lors de ses précédentes dispositions, il avait souhaité que vous héritiez de ses livres de Sully Prudhomme, sachant que vous en apprécierez la subtilité. Ce jour-là, non seulement il vous laissait ce legs, mais en plus il rajoutait quelque chose de très personnel, tout en me demandant de vous apporter mon aide juridique absolue. »

Ne comprenant pas ce que M° Lombard voulait me dire, je m’interrogeais sur la dernière farce que Le Guyr avait concocté à mon égard. Entre lui et moi, c’était à celui qui inventerait le premier une boutade parfois désopilante. Cela faisait plus de dix ans que je connaissais l’énergumène, donc, je me méfiais un peu. « Le mieux, reprit le notaire, c’est que vous lisiez ceci. Après, nous en discuterons si vous le voulez bien ». Prenant une lettre manuscrite qu’il me tendait, je reconnus aussitôt les pattes de mouche du Guyr…

« Je soussigné, G…. d’A….., communément appelé Le Guyr, né le…., à A…., domicilié à la Bruisnardière, sein de corps et d’esprit, lègue à Monsieur Catelin Renarth, domicilié à Lille, ma collection complète des œuvres de Sully Prudhomme, mon ordinateur portable ainsi que tous les disques durs externes étiquetés de la mention farfelades passagères, toutes mes archives manuscrites relatives à mes écrits littéraires et à mes recherches historiques (hormis celles concernant ma famille). A lui d’en faire bon usage, avec si cela s’avère nécessaire le soutien juridique de Maître Lombard – notaire à Lyon.
Fait en un exemplaire, le 10 juin 2013 à 10 heures du matin, en ma propriété de la Bruisnardière, dûment signé par deux témoins faisant preuve de mon état mental totalement équilibré, à savoir M. Paul Lagloire, jardinier de mon domaine, et Mme Justine Bouttefeux, cuisinière ; tous deux domiciliés à la Bruisnardière.
Remis à Maître Lombard, mon notaire, pour acte, le même jour. 
Signé : G…. d’A…. Paul Magloire, Justine Bouttefeux »

Regardant le notaire, je me posais la question ‘’pourquoi ce legs littéraire ? ‘’. Maître Lombard, devinant mon émotion, vint à mon secours : « M. Renarth, je connaissais Le Guyr depuis plus de trente ans. Bien qu’il ne m’en ait pas parlé, je devine le sens de ses propos testamentaires. Il avait la plus entière confiance en vous-même. Je me targuais d’être son conseil juridique amical, mais vous, vous étiez son ami intime. Je me souviens d’un de ces propos : ‘’Voyez-vous Maître, si j’avais à fournir une définition sur l’amitié, la vraie, la sincère, l’indestructible, je n’aurais que deux mots, Catelin Renarth’’. Il m’a parlé également de votre enthousiasme quand il se remettait à écrire après une période funeste. Vous étiez son premier lecteur et sa première critique. Faisant état de mon éventuelle aide juridique, je crois deviner qu’il désirait que vous fassiez quelque chose de ses écrits. A vous d’en choisir la formule et la finalité, que ce soit dans tous les sens du terme et de ses dérivés de toutes sortes. Quoiqu’il en soit, ce testament atteste que vous possédez désormais l’entière propriété de ses écrits, à condition que vous acceptiez ce legs ».

Au moment de partir de l’étude notariale après avoir chargé ma voiture, Maître Lombard me remit une grosse enveloppe kraft, me précisant que Le Guyr y tenait tout particulièrement et qu’il lui avait demandé de me la remettre à part de tout le reste, et cela même si j’avais refusé son legs. L’enveloppe étant fermée par un cachet de cire que  je brisais immédiatement. A l’intérieur, un document dactylographié ainsi qu’un nombre incalculable de lettres manuscrites. Le document portait l’entête de ‘’Malyse’’, toutes les lettres étaient signées par le même patronyme.

Immédiatement, je compris ce que Le Guyr voulait que je fasse. Durant tout le voyage de retour, je me demandais comment, moi Catelin Renarth, qui n’étais pas littéraire pour un sou, j’allais faire pour écrire tout ce qu’il me demandait. Certes, ses écrits étaient bien réels, mais concernant Malyse, je devrais imager ce qu’il m’avait raconté. Pas facile du tout pour le technicien matheux que j’étais. Après réflexion, je décidais de créer en premier lieu un blog avec une bonne partie de ses écrits. Ainsi, je me ferais la main. Puis, étant dans quelques mois à la retraite, j’aurais tout le temps d’apprendre à écrire. Oh ! Pas comme lui, juste un peu dans son idéologie…

Ainsi, parmi vous visiteurs de ce blog, il y en a certains qui ont eu la joie de palabrer avec Le Guyr ; d’autres le découvriront au fur et à mesure de ses écrits que je mettrais en ligne. Mais à vous tous, je peux vous assurer que qui que vous soyez, vous aurez le bonheur de le découvrir au travers de ses fantasmes, de ses coups de gueule, de ses romances, de son amour inaltérable pour les belles phrases ; oui, vous découvrirez ses mots, ceux du Guyr, mon ami, le Maîtres des Rêves. A cela, j’ajouterai quelques anecdotes personnelles, ainsi que quelques extraits de bons moments passés en sa compagnie…

Post mortem eius parata manent !… Après sa mort, que sa joie demeure !…

Catelin Renarth