Le vieil homme et l’ennui

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Tout doucement, comme si rien ne devait être bousculé dans l’ordre établi depuis des millénaires, le Sagittaire se fondait sur la constellation du Scorpion, l’enveloppant de son aura violacée. Usant de délicatesse, le maître de sagesse étendit son voile de plénitude sans crainte de contrarier la sensibilité soupçonneuse de l’obscur seigneur de l’ombre. L’été touchait à sa fin, offrant sa dominance astrale à l’automne creusois.

Le vieil homme, tout en songeant à ce qu’il devrait effectuer durant les heures à venir, se leva et décrocha le téléphone pour entendre le bip-bip de la tonalité. « Oui, tout allait bien, la ligne n’était pas en dérangement. Ainsi, ils pourront me joindre ».

Retournant s’asseoir, il se remit dans ses pensées… Retourner rapidement le jardin, mais auparavant, réparer ce manche de bêche fendu ; ramasser les pommes dans le verger du pauvre Maurice bien handicapé par son arthrite grandissante ; casser du petit bois à l’avance, comme à l’accoutumée en cette période de première fraîcheur ; éplucher quelques racines pour la soupe de ce soir, même qu’il pourrait leur joindre un oignon ou deux ; tirer la couverture sur le lit conjugal, car elle n’aimait pas qu’il ne soit pas fait… Et puis encore ? Ah oui, la vaisselle, et aussi appeler son fils pour lui dire… Mais à quoi bon, il n’avait pas donné signe de vie depuis plus de dix ans. Pourtant, cela serait bien qu’il sache. Qu’il sache quoi ? Que son père a besoin de son aide ? Non, il ne faisait pas partie de ces vieux qui demandaient assistance. Ah ! Il allait oublier ! Il y avait ce rendez-vous avec le banquier. Enfin, exactement, sa banquière ! Drôle d’énergumène cette femelle ! Imbue de son pouvoir d’obstruction au devenir de beaucoup, elle se pavanait derrière un code établi depuis la nuit des temps : l’amour n’est que fanfaronnade des inconscients, seul l’argent est signe de richesse des pragmatiques…

Tout doucement, comme si rien ne devait être bousculé dans l’ordre établi depuis des millénaires, le Sagittaire ceignait de son sein violacé celui qui, par ses fantasmes fous, engendrait les conflits éternels si chers à la multitude innocente. Après, viendrait le temps de l’incertitude, celle qui se satisfait de l’improvisation saturnienne. L’été touchait à sa fin, ouvrant sa porte au Capricorne.

Lourdement, le vieil homme s’extirpa de son fauteuil pour vérifier à nouveau si le téléphone fonctionnait toujours. « Suis-je bête, se dit-il, à force de décrocher inutilement, personne ne pourra m’appeler ».

Retournant à ses pensées, il se demanda comment il allait occuper les jours à venir. Tout défilait dans sa tête, mais rien ne l’intéressait réellement dans l’immédiat. Que peut-on faire quand, comme lui et beaucoup d’autres, on arrivait seul au crépuscule de sa vie ? Ah… si son fils était là, à ses côtés, lui au moins le bousculerait, lui dirait ce qu’il y a de mieux à faire pour combler cet ennui qui allait lui tomber sur la tête. Mais, ce fils comprendrait-il la profonde détresse de son père, ce vieux qui n’était plus de ce siècle, et cela depuis la nuit des temps, ou presque ?

Tout doucement, comme si rien ne devait être bousculé dans l’ordre établi depuis des millénaires, le Capricorne envahit la constellation du Scorpion, l’enveloppant de sa violence outrancière. Culbutant la lune, il détrôna le Sagittaire, offrant ainsi à la Balance le choix de l’indifférence ou de la tristesse. L’été touchait à sa fin, s’effaçant devant la volupté de l’automne creusois.

– Allo, M. Laudin ? Ici le docteur Serpentaire de l’hôpital. Je suis navré, votre épouse vient de décéder il y a dix minutes. Toutes mes condoléances.

Tout doucement, comme cela devait être écrit depuis des millénaires pour la multitude innocente, le vieil homme s’assit sur une chaise rougeaude de lassitude, considéra l’amplitude des tâches qu’il devra désormais assumer seul, et se dit : « à quoi bon ? »

Une réflexion sur “Le vieil homme et l’ennui

  1. Bonjour Catelin, Pas très gai ce texte …
    Eté très difficile… Une maman de 92 ans qui allait trop bien et qui se perd maintenant dans ses pensées sans suite, qui oublie le temps, les lieux, mais pas ses filles heureusement…
    Au plaisir de te lire !
    Amitiés
    Joëlle

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