La Chasse aux Oeufs des Soutaneux

Avez-vous remarqué comme la mémoire s’estompe totalement, puis, sans que vous la sollicitiez, elle revient d’un coup sur un instant de votre vie de bambino ? Très souvent, il s’agit d’un microscopique incident qui se pointe là devant vos yeux, ou simplement un mot ou deux, pour qu’un souvenir vous déchire la tronche ! Et là, vous êtes confondus entre plusieurs sentiments. Tout d’abord, la joie d’avoir récupéré un souvenir d’enfance (chic, celui-là, je l’avais oublié) ; puis s’affiche devant votre regard juvénile d’adulte la scène de ce souvenir pitoyable (je ne me souvenais plus que c’était si affreux que ça) ; et pour finir, vous vous dites qu’il aurait mieux fait de rester là où il était cette saloperie de souvenir ! Pourquoi ? Parce que vous allez découvrir toute l’ignominie d’un moment de votre vie d’enfant. Un petit souvenir du Guyr, cela vous tente t-il ? Un soir de 2010, il m’envoya ce mail :

Salut Catelin. Un souvenir d’enfance, tu es preneur ? Depuis quelques jours, je reçois des appels téléphoniques, des mails, ayant tous le même sujet. Les voici : Guyrault, que fais-tu pour Pâques ?   Nous, nous sommes en famille… Les enfants viennent me voir… Nous, nous descendons à Marseille chez notre fille… Avec Luc et Sabine,  nous pensions aller voir l’oncle Paul à Grenoble… Nous, tu connais notre amour pour nos petits enfants, programme de cette année, l’incontournable chasse aux œufs… Ici, aux Baux, il y a la fête du printemps… Nous, avec le pont de Pâques, nous partons en amoureux, à l’aventure… Tu sais quoi ? Pour mon anniversaire, Jean nous offre un week-end à Vienne en Autriche… Les parents de Jacques viennent manger à la maison… Et toi,  Guyrault,  que fais-tu pour Pâques ?

Moi ? Rien ! Enfin, si ! J’ai l’Affaire Darwland à finir, une montagne de repassage qui m’attend, une chienne à promener, une bouteille de petit blanc à vider, un tête à tête avec mon psycho-bidule, du rangement dans mon bureau, certainement de la vaisselle à faire, peut-être une deuxième bouteille de petit blanc à vider, à moins que ce ne soit un Cahors, ou mieux, le luxe d’un Saint-Estèphe. Enfin quoi ? Combattre la routine des longs week-ends, loin de tous… Loin de tous ! Les mots qu’il ne fallait pas invoquer…

 easter eggs with daffodils

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Il y a fort longtemps, très-très longtemps même, quelque part en Haute-Loire, là où l’austérité règne en maître absolu, il y avait une école de curés. Les Frères du Sacré-Cœur, qu’ils s’appelaient les prosélytes de l’Illustre Inconnu. De mémoire, ce n’était pas une école ordinaire, mais un pensionnat lugubre, comme celui du film Les Choristes. Dans cet internat, vivaient quarante garçons de 8 à 15 ans. Fils de bonnes et de mauvaises familles qui ne rentraient chez eux qu’une fois par mois… Comme dans le film Les Choristes, te disais-je, sinistre ! Bien que certains petits veinards se la tiraient belle tous les week-ends.

De mémoire encore, tous ces petits nantis du Très-Haut, se baladaient toute l’année – été comme hiver – en short bleu marine délavé, en chaussettes montantes grises et en blouse noire qui s’avachissait jusqu’aux chevilles avec plein de petits trésors dans les poches. Parmi ces bénis du Divin, je me souviens d’un. Comment s’appelait-il déjà ? Ce pouvait-être Pierre, Paul, Jean, Philippe, Edmond, bref, peu importe… Ce qui est certain, c’est que ce n’était pas Vincent, Paul et les autres, ni Pépino, bien que ?… Ce rejeton, lui, ne retournait chez ses parents que pour les vacances de Toussaint, de Pâques et d’été. Sauf que cette année là, son père avait demandé aux curetons s’ils pouvaient le garder durant les vacances de Pâques. Pourquoi ? Il ne l’a jamais su. Ce Pierre, Paul, Jean, Philippe, Edmond, bref, peu importe, avait 9 ans, un short bleu marine délavé, des chaussettes montantes grises, une blouse noire qui s’avachissait jusqu’au chevilles avec plein de petits trésors dans les poches, et je crois me souvenir, un béret noir vissé sur le crâne.

Le jour de Pâques, dans le village de ce pays perdu, plus que sauvage, les prosélytes de l’Illustre Inconnu avaient organisé une chasse aux œufs. Et oui, mon bon Catelin, en 1959, les curetons étaient des gens modernes ! Cinquante et un ans, déjà ! Qui a dit que les traditions en France ne perdurent pas ? Pour remonter le moral à ce petit garçon confiné dans l’Internat, les soutaneux expliquèrent au bambin qu’il y aurait des œufs de toutes les couleurs, des bleus, des verts, des rouges, des violets, tous cachés dans les haies du stade. Et cerise sur le gâteau, certains seraient en chocolat et que sûrement, parmi ces gourmandises chocolatines, certaines auraient son prénom écrit dessus !… Imagine la joie de ce gamin, triste de ne pas rentrer chez lui alors que ses frères et sœurs, eux étaient à la maison. Mais qu’importe, lui, il chasserait les œufs, et lui, il mangerait tout seul ses œufs en chocolat le soir dans son lit ! Et tant pis pour eux ! Na !

Mémoire qui me revient, sordide et sadique… De mémoire, ce n’était pas une école ordinaire, mais un pensionnat lugubre, peuplé de quarante gamins en short bleu marine délavé, en chaussettes montantes grises et en blouse noire qui s’avachissait jusqu’aux chevilles avec plein de petits trésors dans les poches. Même que certains avaient un béret noir vissé sur la crâne… Comprends-tu, toi qui n’as pas connu ça, les Frères du Sacré-Cœur, non les Frères du Sans-le-Cœur. Pire que le film Les Choristes, te disais-je…

Le samedi de Pâques, veillée pascale à l’église du bled, pas très loin du stade. De 20 heures à minuit. Avec tout le baratin, le chemin de croix, la procession aux flambeaux, la messe… Enfin, quoi, tout le cinéma, du grand art de curetons et de cagotes apeurées, comme dit si bien l’ami Sieur Loup le Mescreu. Le pauvre bambin, fatigué par tant de comédie, s’endormit à l’église. Sacrilège ! Honte à lui ! Tu vas aller en enfer ! Qu’avons-nous fait au Très-Haut pour mériter tel outrage ! Punition ! Châtiment ! Sanction ! Pénitence ! Pénitence, pénitence …

Il fut puni. Sévèrement ! Indignement ! Injustement ! On le priva de chasse aux œufs ! Pendant que les dévoyés de Satan couraient après les enfants du village et les œufs de toutes les couleurs, lui, il resta – seul – enfermé dans ce pensionnat indigeste, avec pour suprême pénitence, copier 200 fois ceci : « Je ne dois pas m’endormir à l’église durant la Veillée Pascale ».

Finalement, ce n’est pas une bouteille de Cahors ou de Saint-Estèphe que je vais vider, mais peut-être une bouteille de whisky, voire deux… Je viens de me souvenir que ce gamin, c’était moi !…

  oeufspaques

Dis-moi, Catelin. Tu ne m’avais pas dit que tu avais des connaissances en Haute-Loire ? Parce que si c’est le cas, tu ne veux pas leur demander qu’ils passent au stade pour me récupérer mes œufs en chocolat, ceux marqués Guyrault ? Tiens, s’ils les trouvent, je veux bien partager ma bouteille de Saint-Estèphe avec eux…

PS. Pour ceux qui penseraient avec effroi que je passe Pâques tout seul, qu’ils soient rassurés ! Il y a longtemps que je ne suis plus chez les soutaneux…

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