Requiem pour un Soprano

  • Dites-moi, Monsieur, vous parlez souvent de soprano. Seriez-vous un fervent admirateur de cette vocalise lyrique ?

  • Non, pas vraiment, mais de Soprano, oui !

  • ?…

  • C’est vrai que vous ne pouvez pas comprendre, car, voyez-vous, il faut l’avoir vécu pour saisir l’ambiguïté de cet amour peu ordinaire. Voulez-vous que je vous explique ?

  • Bien volontiers…

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Il y a fort longtemps de cela, attendez que je me souvienne. C’est si loin tout ça… Une de mes amies m’avait invité à passer le week-end chez elle pour fêter mes soixante dix ans. Vous voyez, cela fait bien plus qu’un bail ! Je ne me souviens plus exactement, mais, ce que je peux vous dire que cela ne date pas d’hier. Mon Dieu, j’étais encore un jeunot plein de vigueur et d’énergie, la vue déclinante certes, mais l’oreille fine et avenante. Ce week-end là, cette amie me proposa de m’emmener chez une de ses relations pour aller voir son jardin floral. Nous étions au début de l’été, et paraît-il, cette relation possédait un éden de variétés anciennes. Vous connaissez mon amour pour toutes ces splendides odorantes que nous offre Dame Nature…

Après avoir visité son jardin dans tous les sens, visuels et odorants, notre hôte nous proposa un thé vert chinois, un Pi LO Chun, importé directement de Chine par son mari. Un véritable chef d’œuvre d’arômes et de saveurs ! Le meilleur des thés verts, sans aucun doute. Au cours de notre conversation, notre hôte nous confia qu’elle était bien chagrinée. Sa mère venait de décéder et lui avait laissé en héritage ses sept mandarins. Sept volatiles innocents enfermés dans une cage, qu’elle-même ne pouvait garder, car elle était asthmatique et totalement allergique aux plumes d’oiseaux. Après avoir sollicité ses amis à droite et à gauche, elle avait réussi à en « caser » quatre : deux mâles et deux femelles. Lui restaient trois mâles que personne ne voulait, même pas les oiselleries du coin. « Ne serions-nous pas intéressés de sauver ces ravissants volatiles de la mort ? » Car, ne trouvant personne, elle avait décidé de les étouffer… J’ai déjà beaucoup de peine à accepter que les zoos existent, alors, vous pensez, des oiseaux en cage ? Jamais ! Et pourtant, j’ai cédé…

Immédiatement, j’ai remarqué que l’un des trois n’était pas comme les deux autres. Il faisait bande à part, ne couchait pas avec eux dans le nid, refusait de manger avec ses congénères dans la même mangeoire, attendait que j’ai changé l’eau de la baignoire pour se baigner ! Jamais, il ne s’est baigné avant les deux autres ! Jamais, il ne s’est baigné dans une eau souillée ! De temps en temps, il jouait avec ses deux compagnons, mais la plupart du temps, il était perché en haut de la volière regardant le monde de son œil de solitaire, et… chantait, chantait, chantait…

De l’aube au crépuscule, il nous dessinait des vocalises incroyables, passant par toutes les notes les plus improbables, poussant les aigus à l’extrême, les balayant parfois de  »baritoneries » loufoques, tout en les auréolant de sublimes graves dignes d’un prêtre orthodoxe. Petit à petit, et au fil des jours, je m’aperçus qu’il changeait de mélodie lorsque je rentrais dans mon salon où je les avais installés. Au début, je n’avais pas prêté attention à ce bouleversement. Puis, je m’aperçus de ce changement de mélodie. Voulant comprendre, je changeais la volière de place, direction mon bureau où je passe la plupart de mon temps. Dès qu’il eut compris que je restais et ne faisais pas que passer, il nous déversa sans cesse une avalanche de trilles et de roulades musicales abracadabrantes, tout en abandonnant son chant de bienvenue. Il n’arrêtait jamais, prenant à peine le temps de grignoter trois graines et de s’abreuver. Au bout de trois semaines, je remis la volière dans le salon. Son chant impétueux se tut, tout en remettant en place celui qu’il chantait auparavant. Curieux de ce phénomène, je plaçais la volière dans la salle de bains. Là, silence complet, sauf quand je rentrais où il nous offrait toute sa panoplie musicale. Finalement, je remettais la volière dans le salon. L’automne et l’hiver passèrent agrémentés de ses vocalises…

Dès les beaux jours, j’installais mes trois compagnons dehors, me disant qu’ils seraient mieux au grand air qu’enfermés. Jamais, je ne l’avais entendu chanter comme ça ! Indescriptible ! Les gens qui passaient devant chez moi s’arrêtaient pour admirer son chant. Un sacré virtuose mon petit Soprano.

L’hiver revint, puis un autre été, puis un autre hiver, puis encore deux étés… Un matin, en me levant, il ne me souhaita pas le bonjour comme à son habitude. Inquiet, je me dirigeais vers la volière. Ses deux congénères se tenaient serrés l’un contre l’autre, immobiles, mortifiés. Soprano était couché dans sa mangeoire, mort !

Depuis, pour distraire ses deux amis, je leur fais écouter des chants de mandarins que j’ai trouvés sur Internet, et moi, je pleure mon petit Soprano,en me souvenant qu’il adorait écouter du Fauré. Là, il se tenait raide sur sa branche, penchant la tête, fermant et ouvrant les yeux de bonheur, silencieux, s’enivrant de cette musique divine. Avec toutefois, une variante : il gazouillait doucement en écoutant l’Opus 48-Pie Jesus Adagio… (cliquez sur l’image ci-dessous)

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2 réflexions sur “Requiem pour un Soprano

    1. Il n’y a pas de quoi. Pourquoi garderai-je pour moi ces magnifiques instants de vie qui, même s’ils reflètent de la tristesse, sont d’une douceur angevine…

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