L’encre amoureuse

Ce matin, j’avais un courrier à faire. Me mettant devant l’ordinateur, je le bâclais rapidement. Pas de fioriture, juste un courrier administratif. Aller, hop ! Un petit coup d’imprimante, en noir sur papier blanc, une enveloppe et un timbre, et c’est parti ! Direction la grande nébuleuse du transit des infortunes de nos concitoyens, un coup de tampon (ci-gît dans l’enveloppe les doléances d’un lambda très ordinaire), un petit bonjour au préposé vélocipède, et barka ! Vive l’ordinateur ! C’est pratique, rapide, et ça me va très bien ! Sauf que, sauf que… Et zut ! Plus d’encre dans l’imprimante ! Boudiou de boudiou, il va falloir que je la rédige à la main cette fichue lettre ! Quand je pense que ce matin, je parlais à une personne qui m’est chère d’un proverbe d’Euripide : « L’attendu n’arrive point, c’est l’inattendu qui se présente », sûr qu’elle va rire en lisant cet article ! Je la devine, la goguenarde, se moquant de mes petits déboires…

Bon, ce n’est pas tout. Cette lettre administrative, je dois l’écrire au stylo-bille ou au stylo-encre ? Bonne question ! Stylo-bille ou stylo-encre ? Stylo-encre ou stylo-bille ? Bleu ou noir ? Noir ou bleu ? Eh, l’artiste qui se fiche de ma poire en lisant cette débilité, me certifiant que l’inattendu c’est comme l’arc en ciel de votre palette de peintre, à savoir que, suivant l’humeur de l’instant, les couleurs virent au désarroi, vous prendriez quoi ? Stylo-bille ou stylo-encre ? Encre bleue ou encre noire ? La réponse est ci-après : une petite romance du Guyr qui avait plu à beaucoup de monde, jadis, à l’époque lointaine du Creux du Sac. Bonne lecture. Catelin.

« Mon Dieu, que c’est difficile d’écrire cette lettre, se disait le vieil homme assis à son vieux bureau d’acajou. Que t’arrive-t-il ce soir, vieux bonhomme ? Tu ne les as pas oubliés ces mots que tu connaissais par cœur. Allons, un effort, vas-y ! »

L’homme repris son vieux Parker, pas celui qui l’avait quitté il y a deux ou trois ans déjà, non, le petit jeunot qui l’accompagne depuis une quinzaine d’années.

« Tiens, tu vois, je me ne souvenais plus que tu me tenais compagnie depuis tant d’années. Tu es certain que cela fait si longtemps, demanda le vieil homme à son stylo ? Peut-être que tu as raison. Attends un peu que je réfléchisse. Ton copain, le gros stylo à bille, elle me l’a offert, il y a bien dix ou douze ans maintenant, je ne sais plus ? Le pauvre, il en a du courage. Oui, souviens-toi quand il est tombé sur le carrelage du séjour, il n’avait que six mois. Je l’ai réparé comme j’ai pu. Il m’en a été reconnaissant, il écrit toujours mes lettres. Non, pas celle de ce soir. Tu sais bien qu’elle adore quand j’écris à la plume, avec cette belle encre bleue qu’elle aime tant ».

L’homme prit une nouvelle feuille de vélin gris clair, la posa délicatement sur un support cartonné, sur lequel des lignes noires courraient de gauche à droite, posées là pour le soutenir dans son écriture tremblante. Se tournant sur sa droite, le vieil homme attrapa son vieux porte-buvard, celui qu’il tenait de son grand-père, regarda si le papier absorbant était bien tendu, et prit son stylo-encre.

« Tu crois, demanda-t-il à son vieux Parker, tu crois qu’elle sait qu’il est tombé encore sept fois, et que je l’ai réparé sept fois encore ? Tu te souviens quand il est arrivé, tu m’as fait une crise de jalousie ! Ce n’était pas très raisonnable de ta part, être jaloux d’un stylo-bille ! Et puis, lui, avec son encre noire, il n’a jamais été romantique. Il ne sait faire que des comptes, des chèques, signer des reçus, voire écrire des lettres administratives et impersonnelles, et surtout dessiner des gribouillis informes sur mon bloc-notes. Allons, ne soit pas ridicule ! Tu le vois, lui avec son encre synthétique gluante écrire des mots ? Je ne parle pas des mots ordinaires, non ceux qu’elle aimait tant ».

Il enleva le capuchon de son stylo à pompe, trempa sa plume d’or fin dans l’encrier de cristal, actionna doucement le piston. L’encre bleue, docile, celle qui allait transporter ses mots, celle qu’elle appelait gentiment l’encre amoureuse, se hissa dans le réservoir, sans laisser passer une seule bulle d’air.

« Tu le sais bien toi qu’il ne faut pas qu’une bulle d’air se noie dans cet élixir d’allégresse, dit-il au stylo, sinon, mon écriture en sera modifiée. Il est important qu’elle soit toujours la même, elle doit la reconnaître sans hésitation, ne pas la prendre pour une vulgaire babillarde de commère. Oui, d’accord, ce sont des pattes de mouches, mais des pattes de mouches élégantes. Le stylo-bille, lui, il n’est pas délicat, c’est pour cela qu’il adore faire des comptes et des lettres ordinaires. »

L’homme essuya délicatement la plume d’or fin, tourna précautionneusement le piston de la pompe, tout doucement pour que l’encre ne coule pas trop vite. Oui, c’est ça, tout doucement, seulement à la vitesse de ses mots, à la vitesse de ses pensées.

« Tu es prêt ? On peut y aller ? Eh ! Arrête de trembler ! Oui, vieux brigand, c’est toi qui tremble ! Ce n’est pas si sorcier qu’écrire mes mots, que diable ! Ah ? Tu penses que si ? Ah, voilà qui est nouveau ! Il n’y a pas si longtemps que tu courrais sur le papier. Même que parfois, tu écrivais mes mots avant que je ne les pense. Oui, tu as raison, c’était avant. Parce que maintenant, cela te paraît plus difficile ? Ce sont les mêmes, ou presque. Tout du moins, avec le même sens. Tu penses qu’avant c’était avant, et que maintenant, c’est maintenant, et plus du tout comme avant ? Peut-être, as-tu raison. Peut-être, peut-être… Aller, viens, aide-moi ».

L’homme et le stylo tracèrent quelques mots. Se regardant mutuellement, ils se dirent que ce n’étaient pas les bons mots. Il prit la feuille, la roula en boule, la jeta dans la corbeille, où, déjà des dizaines de mots, collés à des dizaines de feuilles presque vierges, se mourraient, étouffés par la détresse du vieil homme.

« Tu te souviens, dans le temps, pour t’aider à surmonter mes incompétences passagères, je buvais un petit whisky. D’accord, c’était de l’égoïsme pur. Enfin, façon de parler, tu n’aimes pas le whisky, et puis aujourd’hui, cela ne peut arriver, la bouteille est vide. Tiens ? Si on commençait par l’enveloppe ? Ce n’est pas très compliqué d’écrire l’adresse ? Non ? Tu préfères commencer par la lettre ? Pourtant, c’est facile, et puis parfois, l’inspiration me vient en écrivant son prénom. Non ? Tu n’es pas d’accord ?…

Le vieil homme soupira. Il prit une nouvelle feuille de vélin gris clair, la posa délicatement sur le support cartonné, sur lequel les lignes noires transpiraient d’incertitude. Maîtrisant avec peine le tremblement continu de sa main, il approcha son vieux stylo-encre à plume d’or fin de la feuille vierge, suspendit un instant son bras, regarda la photographie jaunie qui trônait sur son vieux bureau d’acajou, se demanda si elle habitait toujours à la même adresse, et, écrivit…

Mon cher et tendre Amour…

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2 réflexions sur “L’encre amoureuse

  1. Balades Dans La Nature

    Une belle romance effectivement, délicate et pleine de poésie.
    Merci à vous pour ce moment de douceur.
    Amitié

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    1. Comme d’habitude, je réponds en retard… J’ai toujours aimé cette relation entre l’Homme et l’objet, donner à ce dernier l’importance qu’il a sur notre vie. Un compagnon de vie fidèle… Je me souviens d’une vieille dame, veuve de son état, qui parlait à son piochon et à son rateau. Elle leur expliquait comment ils devaient procéder pour ne pas brusquer la terre. Voilà qui me donne des idées…

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