La Prière du Mescreu

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Je me souviens de ce jour où, nimbé de ton pouvoir divin, tu es venu me secouer : « Eh ! Toi, arrête de te relaxer dans le ventre de ta mère ! Il est temps que tu te serves de tes jambes, de tes mains et de ta tête. Aller, bouge-toi et sors de là-dedans ! » Pétrifié par ce devenir incompréhensible de jambes, de mains et de tête, je n’ai pu faire autrement que m’éjecter manu militari de cet havre de douceur maternelle. Je me souviens que ce jour-là, je t’en ai voulu un peu.

Je me souviens également de ce matin de printemps où tu as souhaité que, de mes propres jambes, je m’élève au monde. Puisant dans l’allégresse d’un futur que l’on me promettait joyeux, je me suis mis debout. Ah, la jouissance de pouvoir toucher à tout, de palper les effluves extérieures à mon microcosme familial, d’avancer vers le nirvana promis ! Je me souviens que ce jour-là, j’étais heureux.

Oui, je me souviens de tout. De tout, te dis-je ! Cela t’étonne ? Pas moi. Toi, tu as plus de six milliards de mémoires à ressasser, moi, je n’ai que la mienne. Et, pour ce qu’elle m’offre, cela est bien suffisant pour le mescreu (*) que je suis.

Te souviens-tu de cette pensée idiote où tu as suggéré que l’on me jette dans la vie, loin de l’apaisement maternel ? Là-bas, où soi-disant, je devais puiser l’allégresse de ta générosité divine ? L’essentiel pour construire un homme, disais-tu ! Quelles inepties dignes d’un affabulateur pervers ! Ne sais-tu pas que là-bas, dans cet enfer auréolé, rien n’est bienveillance ? Je me souviens que durant toutes ces années perdues, je t’ai maudit.

Ah ? Tu es bouche-bée face à cet aveu funeste ? Que crois-tu, Toi, là-bas, vautré dans ton fauteuil dominateur ? Tiens, écoute encore une de tes balivernes. Je me souviens qu’un autre jour, tu as susurré que je m’ouvre à la vie. « Va vers le monde, cultive la sérénité de l’esprit, offre-toi à la générosité de l’Homme et partage-la ». Quelles fadaises de ta part ! Comme si l’Homme, que tu as engendré et initié, pouvait être le reflet de ce que tu m’annonçais ! Je me souviens que ce jour-là, j’ai eu de la peine pour toi. Et, je me souviens également, que ce jour-là, j’ai pleuré.

Oui, je me souviens vraiment de tout. Si, si, tu vas voir. Je me souviens qu’en dehors de la vie, tout là-bas, bien au-delà de la mort, tu m’as promis grâce et bonheur. Souviens-toi ! La pérennité heureuse, le nirvana enfin ! Et tout cela, pour l’éternité ! Par tous les trolls du pays du Grand Imaginaire, qui ne serait pas tenté par une telle épopée immortelle ? Je me souviens que je t’ai regardé en souriant. Ah ! Je vois que tu te souviens de mon sourire goguenard. J’en suis heureux, car, pour la première fois, tu te souviens de moi. Mais, attends, ce n’est pas fini. Durant l’éternité à venir, tu vas ressasser en te posant cette question : pourquoi ne croit-il plus à rien ?

Et moi, durant toute cette immuabilité, je me souviendrai qu’il ne faut espérer qu’en soi-même. Et pour cela, uniquement pour cela, je te remercie.

(*) Mescreu : (vieux français du XIème siècle) mécréant, personne qui ne professe pas la foi (la religion) considérée comme la seule vraie.

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