Le Jackpot du Trucidé

Et hop ! En voilà encore une autre inédite. Je me souviens de cette histoire de jackpot basée sur un fait réel. Racontée avec l’esprit goguenard et cynique du Guyr, avec en prime la dure réalité quotidienne des moins que rien. Bonne lecture. Catelin Renarth.

gros-lot

Comme à l’accoutumée et à chaque fois qu’il devait effectuer cette sempiternelle démarche, il était pris d’une peur panique incontrôlable. Il avait essayé plusieurs façons d’aborder le problème, se persuadant que ce n’était qu’un mauvais moment à vivre, instant certes éphémère mais devenant constant par sa répétition journalière, allant même jusqu’à fantasmer sur l’aspect positif qui se cachait obligatoirement derrière cet intermittent nauséeux, mais hélas, rien n’y faisait. Priant tous les saints du dieu des miséreux, il se décida.

Ouvrant son ordinateur, il cliqua sur l’onglet « ma banque – celle des moins que rien ». Dépité, il constata que, contrairement au Monopoly, il n’y avait pas d’erreur de la banque en sa faveur. Et merde, toujours ce sempiternel découvert ! Et, d’après le calendrier, celui des pauvres types, il restait encore une quinzaine de jours avant le versement de sa maigre pension. Et, comme à l’accoutumée, ce qui devait être qu’éphémère, devenait constant et désastreux. Encore des agios, toujours des agios, qui s’additionnaient aux anciens pour se transformer en gigantesques nouveaux, lesquels par leur nouveauté ne se devaient qu’être éphémères en s’additionnant à ceux des mois à venir…

Il avait vraiment tout essayé. Vendre des babioles, vendre des trucs auxquels il tenait comme à la prunelle de ses yeux, faire des petits travaux au black (hélas, dans son coin tous en étaient au même point que lui), solliciter son banquier qui lui avait sournoisement déclaré « soldez votre découvert, et la banque pourra vous prêter de l’argent »… Une fois, il avait pensé à partir loin de chez lui, voire même de faire le tapin (mais, à son âge, était-ce bien raisonnable ?), il avait même essayé de trouver un colocataire mais ceux qui s’étaient présentés étaient encore plus fauchés que lui…

Il avait songé à braquer le tabac du coin, ou le boucher (il avait remarqué que les riches payaient leurs achats de barbaque en espèces). Oh, il n’avait pas besoin de grand-chose, de quoi combler son découvert, voire d’envisager un peu de provision pour l’avenir. C’était quoi ? Cinq à six cents euros à tout casser, aller soyons fou, avec un chouia de générosité, mille euros feraient parfaitement l’affaire. Avec ça, il pourrait redevenir le roi du monde, vivre comme il vivait avant, sans excès, seulement avec la joie au ventre. Hélas, il était trop connu pour ne pas être reconnu du premier coup, même déguisé en mandarin chinois.

Il avait aussi songé à demander du fric à des relations. Oh, pas grand-chose, juste de quoi boucher son découvert et les frais bancaires. Des clopinettes pour ces relations nanties. Mais, quand il les entendait se plaindre de la vie trop chère, des impôts qu’elles payaient, des intérêts des placements financiers qui n’étaient plus comme avant, des coûts de restauration de leurs pauvres baraques de riches, de la panne onéreuse sur leur Porsche Cayenne, de l’augmentation des agences de voyage, et tout, et tout, il avait plus envie de pleurer de rage que de tendre la main. Non, franchement, à moins d’un miracle, il ne voyait pas de solution à son éphémère répétitif et constant.

Il avait même envisagé sérieusement le suicide, solution radicale, éphémère quant au geste, mais définitive quant à l’aspect fondamental. Un seul inconvénient en opposition à ce radicalisme éphémère : ses enfants. Il ne pouvait pas leur faire supporter la résultante d’une telle solution. Tiens, questions ! Auraient-ils honte d’avoir un paternel suicidé, ou seraient-ils noyés de chagrin de la perte irréversible de leur géniteur ? Leur poser la question serait peut-être la réponse à cet épineux problème, bien que… seraient-ils sincères sur le coup ? Certes, il y avait la solution du suicide ‘’accidentel’’. Un virage pris un peu trop vite, le saut dans le ravin, en ayant pris le soin, avant de partir, de mettre quelques bidons d’essence en vrac dans sa voiture. Et hop ! Belle cascade comme au cinéma ! Mais, voilà, il était trop fauché pour acheter deux jerricans d’essence… Putain de monde de merde, il n’y a même plus moyen de se trucider tranquillement ! Bienvenue dans le monde des fauchés, ces moins que rien qui n’ont même pas le fric pour se suicider sereinement !

Se décidant à sortir de sa prison de fauché, il prit ses clefs et partit acheter du pain. Devant la boulangerie, son regard fut attiré par un papier sur le trottoir. Un ticket de loto ! Il le ramassa, vu que le tirage était pour le soir même. Fébrile, il acheta son pain, rentra chez lui, et attendit le tirage du soir.

Bingo ! Le gros lot ! Fini les emmerdes, fini la vie de miséreux ! Mais, au fait, pouvait-il encaisser le lot alors que ce n’était pas lui qui avait joué ? Vite, Internet. Génial ! L’encaisseur était celui qui produisait le ticket gagnant, donc, le pactole était pour lui. Le lendemain, il irait dans la grande ville pour faire valoir ses droits de nouveau riche.

Le lendemain, dans son petit village, il y avait effervescence, le gros lot avait été validé dans le tabac du village. Mais, voilà, le vieux monsieur qui l’avait joué l’avait égaré la veille : « Je l’avais mis là dans ma poche, mais, je n’avais pas vu qu’elle était déchirée. Il a dû tomber, mais où ? ».

Ce vieux là, lui, il le connaissait bien. C’était un moins que rien comme lui. Jadis ouvrier à la chaîne, jadis sans le sou, aujourd’hui toujours sans le sou, et prévisionnellement, éternellement sans le sou. Alors, il se dit que ce n’était pas juste, qu’il devait lui apporter le ticket. Et puis, c’est sûr que le vieux lui donnerait de quoi couvrir son découvert et peut-être un peu plus. Il l’appela pour lui dire qu’il avait trouvé son ticket et qu’il le lui apportait tout de suite. Le vieux était fou de joie, lui déclarant qu’ils iraient l’encaisser ensemble, que lui aussi devait profiter de cette aubaine éphémère, que tout cela n’était que justice parce que s’il n’avait pas ramassé le ticket, Dieu seul sait dans quelles mains malhonnêtes le ticket aurait atterrit.

Le cœur heureux, il partit immédiatement chez le vieux qui l’attendait sur le pas de sa porte. Traversant la rue, tout joyeux de leur plaisir commun, il ne l’a vit pas. La Porsche Cayenne, celle d’un nanti d’une de ses relations, le faucha de plein fouet, le tuant sur le coup.

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Moralité. Si vous êtes raide comme moi et que, par le plus généreux des hasards, vous trouvez un ticket de loto gagnant – foi de Guyr – fermez votre gueule et allez l’encaisser en douce, sereinement, tout là-bas où il n’y a pas de Porsche Cayenne !

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