La Tisseuse d’Espérance – Vie de Malyse, N°3

Parmi les écrits du Guyr concernant ses moments partagés avec Malyse, nombreux sont ceux qui vous prennent aux tripes. D’autres un peu moins, d’autres un peu plus. Que dire en lisant celui-ci ? Bonne et douce lecture. Catelin Renarth.

 ♥

Comme à l’accoutumée, tout du moins à chaque fois qu’elle m’offrait une parenthèse de son passé, je la découvrais avec bonheur. Aujourd’hui, avec le recul des années, je ne crois pas que je l’ai vue s’exprimer toutes les fois de la même manière. Non seulement l’intonation de sa voix fluctuait suivant la gourmandise de ses récits, mais elle devenait pathétique, exaltante, douce, romantique, coléreuse, craintive, taquine, tout en étant troublée par l’Être féminin qui l’habitait. Elle commençait son récit doucement, comme n’importe qui parlant de tout et rien, puis ses mains matérialisaient la baguette du chef d’orchestre… un, deux, tempo ; un, deux, trois, musique ! Que me suis-je enivré de ses vocalises en l’écoutant !

Depuis quelques temps, Marie-Lyse me priait de lui faire découvrir quelques lieux totalement libres de toutes contraintes citadines. Un dimanche de juillet, je décidais de l’emmener au Sud de Lyon, dans le Massif du Pilat, là où trône notamment le Pic des Trois Dents. « Vous verrez, c’est un coin encore sauvage. La ballade est sympathique avec une pointe de romanesque, et cerise sur le gâteau, un panorama grandiose ». Par chance, ce jour-là, le temps était clair, nous offrant ce panorama majestueux que je lui avais promis. La vallée du Rhône s’étalait à nos pieds, devançant l’horizon époustouflant qu’est la chaîne des Alpes sous le soleil. Je lui montrais le village où j’étais né, là-bas, un peu plus loin au bord du Rhône ; puis tout là-bas, au loin, au bord des Alpes, je pointais du doigt la Grande Chartreuse, là où elle avait vécu dans la ferme aux renards ; puis, encore plus loin, les contreforts du Vercors ; et toujours éloigné, derrière nous, la Chaîne des Volcans avec le majestueux Puy de Dôme.

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Comme à l’accoutumée, à chaque fois qu’elle découvrait un lieu qui l’enchantait, elle restait béate d’admiration, avalant silencieusement, mais goulûment, le paysage.  Se tournant vers moi, elle me déclara :

  • Votre pays natal est magnifique. Les mots me manquent, sur l’instant, je ne saurais trop comment le définir. Vous qui aimez tant cette montagne, comment le feriez-vous ?
  • De tous temps, le Pilat a eu le privilège d’attirer les complices de la nature. Mais, je crois que ce que je pourrais dire de ce paradis, c’est qu’ici, la magie règne en maîtresse absolue. Les écrits du Moyen-Âge nous racontent qu’ici les manants cueillaient l’alchémille des Alpes, la très énigmatique herbe aux sorciers. De là à penser que ces thaumaturges ont recouvert généreusement ce pays d’envoûtements, il n’y a qu’un pas à franchir. C’est vraiment un lieu unique qui nous offre une multitude d’arômes d’herbes sauvages et de légendes. Ici, vous ensorcellent toutes sortes de maléfices joyeux : sérénades d’une flore incomparable, manigances des caillasses et des rochers impétueux, diableries des chemins creux parfois boute-en-train parfois tourmentés, mélodies intarissables des ruisseaux espiègles, élégances majestueuses des forêts admirables, gazouillis des oiseaux rieurs, barcarolles des animaux sauvages, bergerades des maisons de pierres sèches, atticismes des hommes qui ont su garder ce lieu intact. Mais surtout, là réside ce charme exquis qui vous fait comprendre pourquoi il est si bon de vivre…

Après cette journée unique, je lui proposais un petit repas campagnard dans une auberge du coin. « Vous verrez, lui avais-je assurée, c’est une auberge qui en est juste à ses débuts. Là-bas, aucun artifice, aucun florilège, la victuaille est simple mais très agréable et l’accueil digne des plus grands. Mais, par dessus tout cela, il y a là-bas un charme édénique : sa terrasse légèrement ombragée régnant sur un paysage idyllique ». Par chance, ce soir-là, nous fûmes les seuls à vouloir profiter de cet avantage. Henos mon fidèle Groenendael, connaissant les lieux, partit fouiner dans un endroit précis de la tonnelle qui recouvrait partiellement la terrasse.

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  • Que cherche-t-il, me demanda Malyse ? Je vois que vous connaissez bien les lieux, il est venu directement dans ce coin.
  • D’abord, lui répondis-je, sachez qu’il est né à deux pas d’ici ; et puis ici, dans ce coin précis, il y a sa grande copine.
  • Sa copine, me demanda-t-elle, intriguée ?
  • Chut, ne faites pas de bruit, elle va sortir de sa cachette.

 Soudain, nous la vîmes arriver, puis grimper sur le museau de mon chien, ensuite aller se caler doucement entre ses deux oreilles et chatouiller gentiment le crâne de mon brave Henos.

  • Une tisseuse d’espérance, s’écria Malyse ! Oh, Guyrault, que cette journée se termine bien ! Votre chien vient de m’offrir le plus beau des cadeaux !

Elle approcha sa main gauche de l’araignée. Celle-ci, hésita deux secondes, puis doucement, tout doucement, s’enhardit à conquérir une nouvelle amie. Elle avança doucement, tourna autour de cette main tendue, puis se cala tranquillement au creux de sa paume. Je la regardais, à la fois ébahi et pantois par la câlinerie du ‘’monstre velu’’ et par le plaisir que prenait Malyse à jouer avec lui. Son regard tendre caressait de son beau velours émeraude l’épeire, tandis que ses lèvres murmuraient un langage inconnu.

  • Vous vous souvenez, me dit Malyse, quand je suis arrivée à la ferme aux renards, la Minaude m’envoya coucher dans l’étable sur la paille à côté des veaux. J’ai dormi là, en cette charmante compagnie durant cinq ans. Dans les premiers temps, j’étais pétrie de peur. Vous ne pouvez imaginer quelles sont les frayeurs d’une petite fille de huit ans, sans père, ni mère, jetée dans une ferme nauséabonde par un fonctionnaire aigri ! Durant des nuits et des nuits, j’ai pleuré, appelant dans mes rêves la mère Suzanne et Gabin, mes premiers parents adoptifs. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, vous vous souvenez ? Mais oui, vous n’avez pas oublié, pas vous. 

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Se retournant vers l’araignée, elle se mit à la caresser doucement. Celle-ci, comprenant la demande de sa nouvelle amie, se mit en boule, puis roula sur le dos. Là, précautionneusement, elle étendit ses pattes velues, sollicitant la caresse que Malyse lui octroya du bout des doigts. Puis, toujours aussi délicatement, la belle lycose se releva, se dirigea vers le bord de la main, et, profitant d’une faible brise, s’envola, tissant un fil d’argent qui se mit à virevolter dans la brise.

  • Les fils de l’espérance, me susurra Marie-Lyse, mes fils d’espérance… Un soir, où j’avais encore inondé la paille de mes pleurs, je sentis une caresse dans mes cheveux. Effrayée par ce toucher inconnu, je passais la main dans mes cheveux. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une grosse bête noirâtre velue qui me regardait de ses yeux apeurés ! Je crois bien qu’elle était aussi effrayée que moi. Elle me semblait gentille, mais aussi sacrément curieuse de cette intruse que j’étais dans son univers. La première fois, elle ne resta pas longtemps, puis au fur et à mesure des nuits, elle s’habitua à ma présence imposée, ne me craignant plus du tout. Finalement, je ne sais comment, je parvins, moi aussi, à m’habituer à sa présence rassurante. Elle venait me rendre visite tous les soirs, s’amusant à danser au bout de son fil. Elle en tissa des centaines, en construisant d’autres quand le Joannés détruisait sa toile par accident. « To vo, qu’il disait à la Minaude dans son patois bien à lui, lo petote maie so trové une amei, cé bin, al ora moin poeur lo ni ». Joannés, l’homme rude qui par le biais de cette araignée devenait, le temps d’une minute, humain. Et quelle minute !

 Elle me prit la main, enfonça son regard émeraude dans mon éblouissement…

  • Le soir où il découvrit cet amour naissant de l’araignée, il me dit en cherchant ses mots : « Tu vo peote maie, to bestiole, cé une tisserante d’espéronse. To doi crore en to, cé lo vi. To ossi, to doi tissandé to fil. Fé com lo mér i mo, ten to fil, bin for, croch t’i bin, si lo tin come to arègne si lo sin, é pi, o jou to vera lo solei.» C’est la seule et unique fois qu’il fut gentil avec moi. La seule fois, mais, comment oublier ? Avez-vous compris ce qu’il me disait ?

Lui faisant comprendre que je n’avais pas tout compris, elle posa sa tête sur mon épaule, me chuchota : « Tu vois petite princesse, ta bestiole, c’est une tisseuse d’espérance. Tu dois croire en toi, c’est la vie. Toi aussi, tu dois tisser ton fil. Fais comme la mère et moi, tiens bien ton fil, accroches-toi bien, suis le tien comme ton araignée suit le sien, et puis, un jour tu verras le soleil. »

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Comment oublier ? Oui, comment oublier, même des années après son décès ? « Tu vois petite princesse, ta bestiole, c’est une tisseuse d’espérance. Tu dois croire en toi, c’est la vie. Toi aussi, tu dois tisser ton fil. Fais comme la mère et moi, tiens bien ton fil, accroches-toi bien, suis le tien comme ton araignée suit le sien, et puis, un jour tu verras le soleil. »

Elle ne l’a vu que si peu de temps, que si peu de temps…

7 réflexions sur “La Tisseuse d’Espérance – Vie de Malyse, N°3

    1. On dit également : « Araignée du matin, c’est pisse-grain ; araignée du soir, c’est chaloir » Expression médiévale qui revient pratiquement au même : pisse-grain signifie celui qui pleure son grain détruit par les intempéries ; et chaloir signifie avoir de l’intérêt pour quelque chose à venir. Comme quoi certains dictons durent depuis plus de mille ans ! Amicalement. Catelin.

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  1. cecile

    petit conte magique …
    ici, j’ai toujours entendu : araignée du matin , chagrin …
    araignée du tantôt, cadeau …
    araignée du soir , espoir …
    comme quoi !… pisse-grain se rapproche bien du chagrin, et chaloir peut signifier aussi bien le cadeau que l’espoir …

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  2. Annick

    Un jour un vieil homme de la campagne me dit avec ses yeux rieurs:
    « Regarde petite, tout en pointant son bâton vers une araignée verte au centre de sa toile à la géométrie parfaite. Sais-tu que la fragilité de sa toile représente l’illusion? Elle est régulièrement détruite par les intempéries, des insectes, des oiseaux ou la main de l’Homme, Inlassablement elle retisse une nouvelle toile aussi parfaite. Sais-tu pourquoi il en est ainsi? Parce que le seul rôle de l’araignée au sein de la Nature est d’être au centre du lien qui relie la Terre à l’Univers… »
    C’est à un âge très avancé qu’il a rejoint ses étoiles emportant avec lui tous ses secrets de Nature qu’il avait pris soin de distiller au cœur de la candeur de mon enfance.
    Trop petite à l’époque pour avoir cerné son message, j’ai compris bien longtemps après que j’avais eu la chance de caracoler quelques années auprès d’un Sage.
    Ne jamais perdre espoir…………….

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