Le Dernier Sommeil d’un Roi Celte

Du sang ! Les Français veulent du sang ! Toujours du sang, encore du sang !

Je suis en colère, colère noire identique à celles du Guyr jadis !  

Tout le monde (ou presque) se plaint. Vous en connaissez les propos, donc, je ne vais pas vous faire une liste exhaustive de ces plaintes, ce blog n’y suffirait pas… Et pourtant, la majorité a-t-elle vraiment de quoi se plaindre ?  Oui, oui, y a-t-il vraiment de quoi se plaindre dans notre belle France, de râler, de rouspéter, sans jamais bouger le petit doigt, comptant sur le Gouvernement pour satisfaire le peuple de France ? Pauvres français qui ne regardent jamais à côté de leurs portes !…

Pourquoi suis-je en colère ? Parce qu’il y en a eu encore un ! Un quoi ? Un suicide, oui, messieurs-dames, un suicide ! Et pourquoi, ce suicide ? A cause des lois françaises, iniques, idiotes, complètement aberrantes.

Un brave artisan charpentier, pas riche, mais bosseur, vient de se suicider à cause de raisons sordides qu’il me serait trop long de vous expliquer en détail. Sachez seulement que ce brave type voulait arrêter sa petite entreprise. Pensez-donc, il avait 68 ans, l’heure de la retraite bien méritée après 48 ans de labeur. Si vous voulez comprendre, renseignez-vous. Vous constaterez que si vous avez une petite entreprise avec quelques employés, et que si vous voulez l’arrêter, il vous faudra assurer l’avenir de vos employés sur vos propres deniers. Si vous ne le faites pas, ou si vous ne pouvez le faire, vous êtes coupable ! Pourquoi coupable ? Parce que les lois françaises ont été faites par et pour des français râleurs et égoïstes qui en veulent toujours plus, au détriment de leurs propres voisins. Dans le cas de notre charpentier, l’ensemble est sordide. Ce brave homme, célibataire de son état, n’avait pour fortune personnelle que la maison de ses parents. Une vieille ferme sans aucune réelle valeur marchande. N’ayant pas d’économies suffisantes, il lui fallait vendre cette maison familiale pour payer. Toute une vie de labeur pour satisfaire des éternels râleurs… Désespéré, il s’est pendu en laissant une lettre expliquant le pourquoi de son geste funèbre.

Je suis terriblement en colère, car moi aussi comme beaucoup de personnes de mon âge,  j’ai trimé toute ma vie, sans rien demander à personne, comme à l’ancien temps : « On bossait, on s’amusait, et puis si on perdait son boulot on faisait n’importe quoi pour s’en sortir. L’essentiel était de vivre avec ce que nous offrait la vie. » Maintenant, on veut le beurre, l’argent du beurre, et si possible la crémière avec tous ses sous ! Et, quand je vois un brave gars se suicider, car des lois l’ont nanti d’une étiquette de « patron » juste bon à raquer, je pleure.

Mais, hélas, tout cela n’est pas d’aujourd’hui. La preuve, un article du Guyr retrouvé dans ses archives. Avant de lire cet article, mettez la musique ci-dessous en route. Puis, lisez l’écrit du Guyr. Vous comprendrez le pourquoi de ce ‘’Sleeping Dreams’’ à la fin de cet article. Bonne lecture. Catelin Renarth. 

Comment s’appelait-il ? Pierre ? Paul ? Peut-être Antonio ? A moins que ce ne soit Mohammed ? Non, ça devait être Jules ? De toute manière, ils s’en foutaient tous. C’est vrai, quelle importance quand vous en arrivez là ? Finalement, Machin-Chose, à lui, ça lui paraissait très bien, il était monsieur Machin-Chose, point barre !

Donc, monsieur Machin-Chose, la cinquantaine un peu tassée, se tenait debout face à la Cour. Ses yeux, apeurés, regardaient à droite et à gauche, essayant de trouver un regard ami. Rien ! Sur sa gauche, le procureur trônait magistralement, promenant son regard de faucon sur l’assistance intimidée. Sur sa droite, un greffier feuilletait ses dossiers. Devant, ils étaient là, tous les trois. Le grand, celui qu’il craignait, l’homme à la bure pourpre et col d’hermine, lunettes accrochées sur son nez de fouine, discutait avec la femme à sa droite. La femme ! Il eut une pensée furtive qui fit disparaître un instant sa peur. « Sûr, qu’avec la tronche qu’elle a, c’est une mal baisée ». L’autre, à la gauche de la fouine, n’était pas mieux. Petit, le crâne dégarni, il ressemblait à un rat. « Saleté de bestiole, c’est vrai qu’il n’y en a pas que dans les égouts. Créer une entreprise de dératisation, sûr que c’est l’avenir ». Au fond de la salle, une dizaine de corbeaux brassant du vent, piaillaient, se partageant par avance le festin.

« Affaire suivante : Sté Duchnoque, Sté Du Bidule, Banque Friquet, Banque Arnak, Urssaf, le Trésor Public, contre M. Machin-Chose ! »

L’homme tressauta sur son banc. C’était son tour. La fouine à col d’hermine, prit le dossier que lui tendait le greffier, et déclara :

  • M. Chachin-Chose est là ?
  • Oui, Monsieur, je suis là, répondit-il d’une voix intimidée.
  • Approchez-vous que je vous vois, que tout le monde vous voit.

Il s’approcha tremblotant, serrant dans ses mains une vieille chemise en carton de couleur incertaine.

  • Monsieur, vous êtes accusé de devoir de l’argent aux créanciers suivant : Sté Duchnoque, Sté Du Bidule, Banque Friquet, Banque Arnak, Urssaf, le Trésor Public. Qu’avez-vous à déclarer pour votre défense ?
  • Si vous permettez, Monsieur le Juge, ou Monsieur le Président, c’est que j’avais une petite entreprise qui marchait bien. Très bien même.
  • Abrégez, vous n’êtes pas tout seul à passer, aujourd’hui.
  • Et bin, Monsieur le Juge, ou Monsieur le Président, j’avais une grosse commande pour l’Etat français, que j’ai honorée Monsieur. Et en temps et en heure. Sans défaut, Monsieur le Juge. Le procès de réception a été dument signé et validé. Mais, l’Etat, au lieu de me payer à quarante cinq jours comme la loi le dit, et bien, il ne m’a toujours pas réglé. Cela fait plus de cinq mois déjà que mon chantier est fini.
  • Et alors ! Cela n’explique pas votre présence ici.
  • Bin, la Banque Friquet devait me couvrir jusqu’au règlement de cette créance. Elle n’avait pas de risque, pensez donc, une créance d’Etat ! Elle n’a pas tenu parole, Monsieur le Président. Du jour au lendemain, elle a refusé tous mes règlements. Mes fournisseurs, ici présents, m’ont coupé les vivres. J’ai été contraint de déposer le bilan.
  • Ça n’explique pas comment vous allez rembourser vos créanciers.
  • Mais, Monsieur le Juge, ou Monsieur le Président, la créance de l’Etat, elle devrait tout payer, même plus que ce que je dois.
  • Vous l’avez ? Non. Alors, il va falloir payer, et tout de suite. Votre épouse, elle travaille ? Elle pourrait vous aider. Et vos enfants aussi.
  • Elle est morte d’un cancer généralisé, il y a deux mois. Nous n’avons jamais eu d’enfant, je ne pouvais pas.
  • Des amis, vous avez bien des amis ? Il faut les solliciter.
  • Les amis, Monsieur, ils sont partis quand ils ont appris que j’étais en faillite. Il en reste un, mais, il est aussi pauvre que moi.
  • Des cousins, vous avez bien des cousins ? Tout le monde a des cousins.
  • La famille, Monsieur le Président, c’est comme les amis. Tant que vous avez de l’argent…
  • Question d’opinion et de famille. Et pourquoi, devez-vous de l’argent à la Banque Arnak ? D’après votre dossier, vous lui avez emprunté de l’argent en main propre.
  • C’est pour l’enterrement, Monsieur. Il fallait bien que je l’enterre mon épouse. Mais, avec la créance de l’Etat, je pourrais tout rembourser.
  • Bien, retournez à votre place. Jugement dans deux heures.

Il retourna à sa place, s’assit doucement sur un banc, attendant avec beaucoup d’inquiétude que sonne l’heure indiquée.

 »Affaire Sté Duchnoque, Sté Du Bidule, Banque Friquet, Banque Arnak, Urssaf, le Trésor Public, contre M. Machin-Chose. M. Machin-Chose approchez-vous. »

Il se leva, s’approcha, un peu moins terrifié que précédemment, ce juge lui avait fait bonne impression. Sûr qu’il allait lui proposer une solution d’attente.

  • M. Machin-Chose, la Cour a délibéré. Elle vous déclare coupable des faits suivants : coupable de ne pas avoir respecter vos engagements avec la Banque Friquet, coupable d’avoir trompé la Banque Arnak en lui faisant croire que vous pourriez la rembourser rapidement, coupable d’avoir volé l’Etat français en ne payant pas l’Urssaf, coupable de ne pas avoir payé les taxes du Trésor Public, coupable d’avoir escroquer vos fournisseurs en leur achetant des fournitures à crédit, coupable de n’avoir pas su garder votre épouse en vie, coupable de n’avoir pas pu avoir d’enfant, coupable de n’avoir pas su conserver vos amis, coupable d’avoir une mauvaise opinion de la famille. Ce en quoi, la Cour vous condamne à être saisi de tous vos biens, mobiliers, vaisselle, bibelots, voiture, etc. Cette sentence est exécutable de suite.

Le soir même, il regardait, hagard, ce qu’ils lui avaient laissé : une fourchette, un couteau, une assiette, une casserole, deux-trois babioles, le tout posé sur une table. Ils avaient tout pris, même les cadres de photos, même les bois de lit, lui laissant le sommier et le matelas sur le carrelage. La voiture, ils n’avaient pas pu l’emmener. Ils reviendraient demain, mais, ils lui avaient pris les clefs, des fois qu’il essaie de les escroquer… La voiture ? Tiens, c’est une idée ! Il sortit, cassa une vitre, ouvrit la portière, bricola sous le volant. Gentiment, la vieille carriole démarra. Il appuya sur l’accélérateur. Direction le centre ville. Quand il le vit, il appuya à fond. Allez, fonce ma belle. La voiture s’encastra dans la façade du Palais de Justice, le tuant sur le coup. Le jour de la mise en bière, une fouine, en bure pourpre à col d’hermine, s’écria « Coupable ! Cet homme est coupable d’avoir voulu détruire le lieu de justice. Il ne mérite pas que l’Etat dépense de l’argent en futilité d’enterrement et de sépulture. Qu’on le brûle sur place ! »

L’homme se réveilla d’un coup, trempé de sueur, se voyant encore à l’entrée du four crématoire. Putain de cauchemar ! Il secoua la tête, reprit ses esprits. Quel idiot, il était ! Il s’était assoupi en plein soleil sur un banc du jardin public. Encore tremblant, il se leva et se dirigea vers la sortie. Marchant dans la rue, il parvint à l’entrée d’un petit cimetière. Instinctivement, il regarda à l’intérieur. Il était mignon ce cimetière. Reposant même, un peu comme le Père Lachaise, avec ses vieilles tombes, ses allées ombragées, ses épitaphes glorieuses… Devant une sépulture ouverte, un prêtre récitait une courte prière au pied d’un cercueil bon marché. A ses côtés, un homme pleurait doucement. Étrange cet enterrement, il n’y avait personne, hormis le prêtre et l’homme. Ce dernier tenait dans ses bras un chat, un tout petit chat jaune et blanc. Curieux, il s’approcha.

  • Vous faites partie de la famille, lui demanda le prêtre ?
  • Cet enterrement m’a paru tellement triste. Partir ainsi… Il n’avait pas d’amis ?

L’homme au chat se retourna.

  • Si, Monsieur, beaucoup, du temps de sa gloire, de sa richesse, devrais-je dire.
  • Il était célèbre ?
  • C’était un artiste, le plus grand de tous. Adulé par tous. Maître incontesté. Un orfèvre en la matière.
  • Mais, comment peut-on finir ainsi ? Sans ami, sans rien ? Il est mort de quoi ?
  • De tristesse, Monsieur, de tristesse.
  • Mais comment peut-on mourir de tristesse en étant adulé par tous ? Vous le connaissiez bien ?
  • C’était mon ami, mon maître. Le seul qui savait forger le fer à la perfection, le plus grand.
  • Mais alors, pourquoi cette tristesse ?
  • Il y a un an, il a fait faillite. Un gros client ne l’a pas payé. On lui a tout pris, sa maison, tout. Il s’est retrouvé ruiné, à la rue, sans rien. Il y a deux mois aujourd’hui, sa femme en est morte de chagrin. Je l’ai vu dépérir de jour en jour. Avant-hier, il est parti, laissant sa petite chatte orpheline.

C’est ainsi qu’est parti, tristement, Bernard Sève, Maître Compagnon, encensé par les Monuments Historiques de France, orfèvre en sa matière… Le plus grand parmi les grands, le roi des rois des maîtres serruriers de France.

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Ce soir là, le mercredi 5 mars 1980, le Guyr, qui n’était pas encore ce Guyr que vous connaissez, est rentré chez lui, en compagnie d’une petite chatte jaune et blanc. Deux jours après, la petite chatte s’est jetée sous une voiture. Suicide ? Allez donc savoir…

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Suite au suicide du charpentier de mon village, ce drame m’est revenu en mémoire. Le Guyr m’avait raconté le désastre de son ami forgeron : « Le roi de la ferronnerie d’art, amoureux de son travail. Tu l’aurais vu ! Fier comme ses ancêtres celtes ».  Je me suis souvenu également qu’il m’avait dit que cet ami d’origine bretonne adorait la musique celtique. D’où de morceau choisi : Sleeping Dreams. Je ne suis toujours pas doué en anglais. Je crois comprendre que le titre signifie ‘’rêves de sommeil’’. Que ces braves artisans profitent au moins de leur ultime sommeil en rêvant d’un monde meilleur. 

Post obitum eorum gaudia !…   Après leurs morts, que leurs joies demeurent !…

5 réflexions sur “Le Dernier Sommeil d’un Roi Celte

  1. Annick

    Oh là! La révolte du Guyr! Comme je le comprends!
    Qui n’a jamais eu envie de mettre un coup de pied dans les instituions? Qui n’a jamais hurlé face à l’injustice de la justice des hommes?
    Qui n’a jamais eu dans sa vie un exemple qui lui a asséché toutes les larmes de son corps jusqu’à la fin de ses jours?
    Et pourtant l’égoïsme et l’individualisme des uns et des autres ne pourront jamais détruire La Vie qui restera toujours la plus forte!
    Très belle musique

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    1. Ah ! Ah ! Vas-tu effectuer une danse indienne au pied de ton totem, ou vas-tu sculpter sur ton blason en cours de taille ces quelques mots « Tue ! Tue ! » ? Bref ! Si tu veux déterrer la hache de guerre, j’ai dans ma cave une eau de feu qui devrait te donner énormément de courage !… Amitiés, Catelin.

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