Picoti-Picota ou l’Histoire d’une Poule Solognote – N°5

Chers amis lecteurs. 

Comme vous avez pu le constater, depuis quelques jours, nous n’avons pas pu publier « Picoti-Picota ou l’histoire d’une Poule Solognote ». En effet, un soulèvement inattendu de quelques volatiles rebelles nous a empêchés de poursuivre notre reportage. Naturellement, nous avons envoyé nos équipes pour comprendre ce qu’il se passait, tout là-bas, dans notre bon pays solognot, entre la Loire et le Cher. Voici, en exclusivité mondiale, le récit de leur enquête. Et vous, visiteurs de passage, pour apprécier le mordant de cette fable, reportez-vous aux précédents épisodes (N°1 – N°2 – N° 3 – etc.). Bonne lecture. Catelin Renarth.

 ♥

C’est extraordinaire l’agitation qui règne ici. De mémoire de journalistes, nous n’avions jamais connu un tel évènement ! Il y a des volatiles courant de partout, dans la cabane en bois, dans la cour de la basse-cour et même à l’extérieur. Il semblerait que cette malheureuse histoire d’œuf ait déclenché un mouvement contestataire sur toute la région. A l’heure à laquelle nous écrivons ces quelques lignes, nous sommes entourés par des milliers de poules, de poulets et de coqs : 10 000 volatiles d’après leur syndicat, 11 poules et deux coqs d’après les autorités locales. Ici, règne un brouhaha énorme dû à une intense cacophonie de caquetages, de chants de coqs, de battements d’ailes ! Au début, nous ne pouvions nous approcher du poulailler. Cela nous a été permis quand les grévistes ont su que nous étions des journalistes solidaires de leur mouvement et que nous allions publier notre reportage. C’est au centre du poulailler qu’il y a le plus d’effervescence. Vous avez à droite, juchés sur un monticule de terre, des membres de la C.G.C. – la Confrérie des Gentils Coqs, qui accusent les poules de ne pas faire leur boulot correctement, et qu’au lieu de jacasser, elles feraient mieux de travailler plus, de produire plus, au minimum trois œufs par jour, et qu’ainsi, le problème serait régler définitivement (sic).

Il y a sur la gauche, en bas de ce monticule, des dizaines de poules de différentes couches sociales se revendiquant du P.P.P.T.S. (le Parti Prolétaire des Poules Travailleuses Solognotes), qui réclament plus de blé et définitivement plus de homard et de crabe. A leur tête, on remarque deux poules plus hargneuses que les autres. D’après ce que nous avons compris, elles font partie du P.S.V. – la Poule Solidaire Vendéenne – et auraient parcourues plusieurs centaines de kilomètres pour porter secours à leurs congénères. Tout autour du poulailler, il y a des membres de l’U.D.F.F. – l’Union Démocratique de la Fiente Française, qui accusent les poules solognotes de plagiat : il semblerait que leurs fientes soient identiques à celles des goélands du littoral français. Il y a également un groupuscule du P.O.I. – le Parti des Œufs Infécondés, alliés à la L.O.P. – la Ligue des Œufs Puînés, demandant avec force que soit mis en place une politique de P.M.A. (Procréation Mesurée de l’Abandon).

poule

Comme dans toutes ses manifestations, il y a des organisations extrémistes qui viennent semer le trouble. Nous avons vu, très remontés, une bande de ripailleurs provoquant la foule avec leurs pancartes : « Nous sommes pour le P.C.F. (Parti du Coq Farci) ». Nous avons pu interviewer quelques membres du puissant syndicat A.S.I.P.R.P.E. – l’Alliance Sociale Indépendante de la Prévention des Risques des Poules Errantes.

  • Monsieur, que pensez-vous de ce mouvement ?
  • Si même les poules se mettent en grève, où va-t’on ? Pas étonnant que la France va si mal. A notre avis, et tous solidaires, nous pensons qu’un bon coup de pied au cul à la jeunette, ça lui remettra les idées en place et qu’elle va en faire des œufs, des gros, là où il faut, dans les poulaillers.
  • Et vous, Monsieur, que pensez-vous de cette grève ?
  • Moi ch’tel’dit, y a ka leur envoyer l’armée, on va les mater tout ces volatils.
  • Monsieur, vous voulez dire quelque chose ?
  • Et s’pôve GASTON, hein, tu y a pensé à s’pôve Gaston sans son lait de poule ? Y va être encore plus malade le pôve.

Vous voyez, les avis sont controversés. Nous avons également reçu des courriers des lecteurs, nous disant que Gaston devait donner un coup de sabot au derrière de la Germaine, que ça lui remettrait les idées en place, à la bourgeoise… Tout cela est bien triste. Il ne reste plus qu’à espérer que notre poulette parvienne à pondre son œuf quotidien, ou que les adhérentes de la Poule Solidaire soient enfin solidaires avec leurs semblables. A moins que Germaine trouve un autre remède pour Gaston.

Au milieu de ce brouhaha, une voix grelottante nous interpella :

  • Hep ! Monsieur ! Oui, vous le monsieur journaliste. Je peux vous parler ? Vous savez, moi, je n’en ai que faire de leur histoire de grève, je suis bien trop vieille pour ça.

Nous retournant, nous découvrîmes une vieille poule grisotte, à la crête flasque, les jambes arquées comme un fauteuil Louis XV, l’œil vitreux, le bec usé d’avoir cassé les carapaces des tourteaux. Elle devait être vieille, mais vieille …

  • Vous savez Messieurs, nous dit-elle d’une voix chevrotante, toutes ces jeunes qui se plaignent, elles ont peut-être raison, mais si elles avaient vécues ce que j’ai vécu, elles ne diraient certainement pas leurs méchancetés. De mon temps, nous n’aurions jamais procédé ainsi. La Germaine, elle l’aurait eu son douzième œuf, et la petiote, et ben, elle serait heureuse. Oui, messieurs, de mon temps, la solidarité existait.
  • Racontez-nous. Vous n’avez pas toujours vécu ici ?
  • Oh non ! Avant, j’étais dans une grande maison, avec de la paille propre tous les jours, du bon blé. Même que parfois, nous avions du froment bien blanc.
  • Vous étiez loin d’ici ? A Blois ?
  • Blois ? Non, messieurs, c’est pas pour nous. Là-bas, il n’y a que des ladies, comme disent les ingliches. Non, j’étais à côté d’Orléans. C’était beau. Une vieille bâtisse au milieu d’un parc. Notre patronne, c’est vrai que parfois elle était brusque, mais si vous aviez vu son savoir-vivre. Comment qu’elle s’appelait déjà ? Zut, la mémoire me fait défaut. Je ne me souviens plus de son vrai nom. Ah si ! Tout le monde l’appelait Madame Claude. C’était vraiment une vraie dame, pas comme la Germaine…
  • Dites moi, votre Germaine, elle est un peu spéciale, non ?
  • Pour être spéciale, elle est spéciale. Mais vous savez, moi, à mon âge, on s’en fiche un peu. Du moment que j’ai le gîte et le couvert, alors ses fantaisies, je passe par-dessus. D’accord, il me faut bien supporter les coqs. Bien que ceux-là, vaut mieux pas en parler. Ce ne sont pas des coqs, des coquelets, et encore … Si vous aviez connu ceux de chez Madame Claude … Ah, c’étaient des fiers. Et des sacrés coquins en plus ! Certains étaient la coqueluche des ladies d’Orléans. Ah, qu’ils étaient beaux dans leurs atours flamboyants ! Eux, ils n’avaient pas besoin de se percher pour qu’on les remarque. Nous, les poules, nous nous faisions jolies. Je me souviens d’un qui m’appelait son petit coquelicot.
  • Vous étiez belle quand vous étiez jeune ?
  • La plus belle de toutes ! J’avais des plumes noires et blanches sur les ailes, des grises pâles sur le reste du corps, sauf ma queue qui était remplies de belles plumes rouge vif. Voyez, j’en ai encore un peu.

Regardant son pauvre croupion, vide de tout duvet, où se dressaient deux pauvres plumes rougeâtres, vestiges d’une splendeur passée, nous pensâmes que la triste réalité du temps qui passe était vraiment amère pour ces poules de luxe …

Coq-gaulois-dore

  • Dites-moi, Madame…
  • Oh ! Faut pas m’appeler Madame, Cocotte, c’est mieux. Tiens, vous voulez que je vous raconte l’histoire de Madame Royale ?
  • Oui, pourquoi pas. C’était une poule de la Jet Set ?
  • Vous voyez le jeune coq ? Et ben, c’est lui Madame Royale.
  • Comment ça, ce n’est pas un coq ?
  • Si, si. Mais, pendant des semaines, la Germaine, elle a cru que c’était une poulette. Elle le prenait dans les bras en lui chantant une chanson : « Fais dodo, ma petite quinquin, fais dodo ma petite quiquine ». Elle lui mettait un ruban rose autour du cou. Cet idiot, il faisait le fier. Alors, elle toute enorgueillie de sa mimique de jeunot, elle lui disait : « Mais regardez-moi cette petite quiquine qui se prend pour un roitelet, n’est-ce pas qu’elle est adorable ? » Et puis, un jour, elle a vu deux ergots qui commençaient à saillir. « Mais, tu es un coquelet ! Viens là que je t’enlève le ruban rose. Se prendre pour une poule ! A-t-on déjà vu ça ? » A partir de ce jour, elle ne s’en est plus occupé. Les poules se sont moquées de lui, et l’ont baptisé Madame Royale. Il n’aime pas, moi, je trouve que ça lui va bien…
  • Dites moi, Mademoiselle Cocotte, qu’est-ce qu’il va lui arriver à la poulette ? Vous le savez vous ?
  • Oui, je sais. Mais, je suis fatiguée. Avec ce tintamarre, je n’ai pas pu faire ma sieste. Je vais me coucher, revenez demain, je vous expliquerai.

A suivre…

6 réflexions sur “Picoti-Picota ou l’Histoire d’une Poule Solognote – N°5

  1. Annick

    Succulent! je me régale un peu plus à chaque fois, même si on perçoit un petit arrière goût de vinaigre parfumé aux aromates du temps présent! Le Guyr a du s’amuser comme un petit fou à écrire cette fable, sachant nous tenir en haleine. A bientôt pour la suite qui ne semble pas s’annoncer très sereine…..

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    1. Le Guyr s’amuser ? Mort de rire avec cette histoire de poules : critique rigolote de ce qui se passait en France à cette époque. Le mieux, c’est la fin ! Mais chut, je laisse le suspense planer sur la blogosphère… Bien amicalement, Catelin.

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