Balthazar et le Centenaire

L’amour inaltérable du Guyr pour les vieux – ‘’nos vieux’’ comme il avait coutume de dire – cet amour faisait partie de son quotidien. Il chantait leurs vies de tous les jours, mais aussi parfois leur dernier jour. La fin de Balthazar est authentique, ce pauvre vieux mourut ainsi. Fait divers qui ne pouvait pas laisser mon ami insensible. Et, question qui nous semblera saugrenue, savons-nous à quoi pensent nos vieux tous les jours ? Encore une fois, l’imaginaire du Guyr vole à leur secours. Hommage à ce Balthazar qui partit tout seul, là bas dans la campagne grenobloise. Catelin Renarth.

 ♥

Assis au pied du grand châtaigner moribond, le vieil homme rêvassait tout en regardant un bousier peinant à l’ouvrage. Et Dieu quel ouvrage ! Ce géotrupe des bois avait, semble-t-il, entrepris de délaisser son quotidien de crottes de renard, pour se gaver du nectar des bouses de vaches ! Entreprise des plus courageuses qui consistait à  pousser vers son terrier boisé une boule de bouse quatre fois plus grosse que lui.

« Tu es sacrément dans la merde, pensa le vieil homme. Enfin, s’il est possible de s’exprimer ainsi. Après mûre et saine réflexion, je pense que toi, tu es un petit malin. Tu laisses les mouches malaxer toutes ces flasques puantes, et quand elles auront bien folâtré, malaxé, pétri à souhait, il ne te restera plus qu’à faire ton marché, à engranger dans ton petit chez-toi. Le palace du bouffeur de merde ! Finalement, tu es assez proche de l’humain, profiteur de la merde des autres… »

Délaissant cet exploiteur gourmand, Balthazar leva son regard vers le haut de l’arbre vaincu. Tout le long de sa carcasse courrait un bruit sourd et répétitif. Toc-toc ! Toc-toc-toc ! Toc-toc ! Pestant  intérieurement contre cet intrus sonore qui l’empêchait de rêvasser, le vieillard entreprit de découvrir qui le dérangeait ainsi. Au beau milieu du châtaignier, deux oiseaux martelaient le vieux centenaire.

« Décidément, s’exclama le vieux, c’est jour de marché aujourd’hui ! Ainsi, vous aussi misérables pic-verts, vous vous gavez de pourriture ! Si encore, par simple  pensée généreuse, vous ôtiez de ce pauvre végétal les asticots qui lui dévorent les entrailles ! Mais non, minables picus viridus, vous prenez un plaisir pervers à tourmenter ce vénérable en le torturant de mille coups de becs ! Le bousier n’est pas beau de nature. Vous, vous avez le charme et la beauté d’une déesse grecque. Et pourtant, je vous trouve une similitude incontournable ! Profiteurs du malheur des autres ! Tout comme ceux de ma race… »

Ne trouvant plus de satisfaction à rester auprès du vieux châtaigner, le vieil homme se leva en s’appuyant lourdement sur sa canne. Sa canne ! Elle ne datait pas d’aujourd’hui, ni même d’avant-hier ! Soudain, il se souvint ! D’hier, d’avant-hier et bien au-delà, à l’époque où il était jeune.

« Ah, oui, j’étais jeune, pensa-t-il. Jeune et beau… Vigoureux ? Pas plus que cela, mais sacrément travailleur. Jamais, il n’avait refusé de donner un coup de main. Jamais, il lui était arrivé de dire non je ne veux pas, Jamais, il n’avait pris de vacances, préférant aider ceux qui le sollicitaient. Jamais, il… »

Une pensée triste lui traversa l’esprit. Sa canne ! Oui, sa canne ! Depuis combien de temps, elle partageait sa vie ? Vingt ans ? Plus ? Le chirurgien lui avait dit en la lui donnant : « Vous qui êtes célibataire, vous voilà uni pour le meilleur et pour le pire avec ce bout de noisetier, et cela jusqu’à la fin de vos jours ». Aucun n’était venu le voir, l’aider à marcher, lui faire quelques courses, se promener là, à côté, sur le bord du lac. Personne ! Et pourtant, eux, ils savaient comme lui, combien de fois il les avait accompagnés dans leurs malheurs quotidiens. Revenant sur ses pas, il caressa l’arbre mort, lui chuchotant doucement.

« Tu vois, mon ami, toi et moi, nous sommes pareils. Si, c’est vrai. Ecoutes-moi bien, et tu verras que je n’ai pas tord. Qu’avons-nous fait de notre vie ? Toi, tu as donné asile aux oiseaux et aux écureuils. Tu as donné de l’ombre aux petits chevreuils. Tu as abrité tous les lapins des environs. Tu as nourri les paysans d’ici avec tes châtaignes. Même qu’un jour, je t’ai vu accueillir un essaim d’abeilles ! De mon côté, j’ai fait de même, sauf que mon ouvrage n’était pas le tien. Qu’importe, le résultat est le même : jamais, nous n’avons fainéanté. Oui, je sais. Tu aurais aimé plus de remerciements, tout du moins plus de sympathie à ton égard. Voilà qui me paraît utopique, les parasites se servent sans faire de sentiments… »

Délaissant le vénérable centenaire, il fit quelques pas vers le chemin du lac. Un souffle froid l’enveloppa de haut en bas. Frissonnant, il se retourna vers l’arbre agonisant et répondit à sa question silencieuse.

« Est-ce qu’ils sont plus heureux que si nous n’avions rien fait ? C’est cela que tu me demandes ? Je ne le pense pas, mon vieil ami. Je ne le pense pas… Mais, l’essentiel n’est pas là. Ce qui compte, c’est de savoir si toi et moi avons été heureux. Le reste n’a pas d’importance. Toi, du haut de ta splendeur déchue, et moi, du bas de ma misère,  tous les deux sommes certains d’une chose,  que malgré toutes ces vilenies quotidiennes, la vie vaut le coup d’être vécue ».

Tout en parlant, il s’était approché du vieil arbre. Un second souffle froid l’emmaillota à nouveau. Tremblant de froid, il s’accroupit au pied du châtaigner, collant son dos à l’écorce blessée du centenaire. Le froid de l’arbre le transperça brutalement comme un jet de lance.

Bien plus tard, un jour, une semaine, deux, trois ou quatre ? Un promeneur découvrit un spectacle peu ordinaire. Là-haut, tout en haut de la colline de l’arbre mort, se dressait un tronc nu, complètement dénudé d’écorce, sans aucune branche. Intrigué par ce tronc dépouillé, il s’en approcha. A ses pieds, un vieil homme dormait de son dernier sommeil, souriant au ciel.  Posées sur lui, comme une couverture de laine, les branches de l’arbre mort, toutes de longueur égale, le protégeait des intempéries, lui et sa canne.

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