Souvenirs non vécus d’un père meurtrit par la douleur de l’absence

Souvent, Le Guyr, mon épouse et moi, nous discutions du divorce et de ses conséquences. Lui-même, divorcé, supportait mal les longues absences continues de ses enfants. « Je n’ai pas de commentaire particulier à faire, si ce n’est que dans la plus part des cas, en grattant un peu, tu t’aperçois qu’une rupture maritale puise son origine à part égale de part et d’autre. Par contre, que dire des enfants qui prennent le parti de l’un ou de l’autre ? Comment peuvent-ils juger ce parent refoulé, eux que cette guerre maritale  ne concerne en tant que personnes divorcées ? A réfléchir, et est-ce bien utile de réfléchir profondément, c’est chèrement payé par ce parent estropié. Ne plus voir ses gosses, ne plus profiter de leurs joies d’enfants et d’adultes, ne voir ses petits enfants qu’une fois par an, et encore… Sont-ils capables de comprendre que ce parent refoulé pleure sa peine tous les jours, tous les mois, tous les ans… » Nous le comprenions totalement, notre fille ayant définitivement coupé les ponts familiaux depuis des dizaines d’années.  Pour nous, petit à petit, la plaie s’était refermée, sans jamais se cicatriser. Mais lui ! Oh lui ! Il tirait sa peine comme un boulet, jour après jour, mois après mois, années après années.

Un jour, mon épouse lui suggéra d’écrire quelque chose sur ce sujet. Je me souviens de son éclat de rire : « Ce serait décrire une bonne partie de la misère de ce monde pervers qui nous entoure ! Bien loin de moi une telle idée. Et pourtant, ce ne serait pas les sujets qui manqueraient à la rédaction d’un tel ouvrage. Te rends-tu compte, Delphine, un vrai roman-fleuve pire que Les Misérables d’Hugo ! Et en centaines de volumes !» Je pensais qu’il avait enterré cette suggestion au fin fond de son esprit.  Pas si sûr… Dégotté dans une pile de papiers, ce qui suit. Le tout est daté de juillet 2008, et porte ce titre évocateur : « Souvenirs non vécus d’un père meurtrit par la douleur de l’absence ». L’imaginaire du Guyr ! Parfois réel, parfois si proche de la vérité. Bonne lecture à tous. Catelin Renarth.

 ♥

–  Tu es certain que c’est ici, demanda Marie  à son frère ?

–  Écoutes, tu l’as entendue toi aussi  la vieille au village. Elle nous a dit de prendre la route de Saint Just du Mont, puis de rouler sur trois kilomètres, et ensuite de prendre sur notre gauche un chemin de terre carrossable qui s’enfile dans la forêt. Il n’y a pas d’erreur possible, la pancarte ‘‘voie privée interdite aux promeneurs et colporteurs’’ à l’entrée du chemin, correspond à ce qu’elle nous a expliqué la grand-mère.

Coupant le contact, Julien descendit de sa voiture, suivi par sa sœur, son épouse et son beau-frère. Un photographe qui les aurait vu, à cet instant précis, aurait sans aucun doute réalisé le plus beau cliché de sa carrière ! Les quatre regardent la maison, tout en s’interrogeant du regard. « Ce n’est pas possible, ce ne peut être ici ! » Devant eux, une vieille bâtisse de pierres noirâtres et d’ardoises recouvertes de mousse se pavanait, fière de son aspect vétuste, intimement écrasée par la charge des siècles.

Combien peut-elle avoir ? Deux cents ans ? Trois cent ? A regarder de plus près, elle devait bien en avoir dans les quatre cents ans ! Construite de plein pied, ne possédant pas d’étage, elle s’étale tout en longueur. Sur sa gauche, deux fenêtres de chêne à petits carreaux précédant une porte entrebâillée munie de trois barreaux ; sans doute l’entrée de cette demeure. Au dessus de cette porte, une coquille Saint Jacques, creusée par les ans, rappelle que jadis, là s’arrêtaient certainement pour le gîte et le couvert des pèlerins. A droite, une série de fenêtres, elles aussi de chêne et de petits carreaux. Toutes, celles de gauche, comme celles de droite, s’enorgueillissent de rideaux à dentelle défraîchie. Puis, un peu plus loin sur la droite, un appentis à cochons fermé par une porte en pin, elle-même surmontée d’un œil de bœuf ovale, dans lequel ils aperçoivent un pigeon. La façade, toute de pierres noirâtres, crie sa peine de voir les années qui l’ont ravagée sans aucune sympathie envers cette vieille dame.

Avachis devant l’entrée, bien à l’ombre d’un vénérable tilleul, une table en fer bouffée par la rouille, un vieux fauteuil de rotin, un banc de pierre qui, à lui tout seul, pleure la solitude des lieux. Derrière l’auguste tisanier, un puits de pierre surmonté d’une armature métallique s’achevant en arcs-boutants, eux-même coiffés d’une girouette en fer forgé. De l’autre côté du puits, une barrière de branches coupées, posées en vrac et assemblées entre-elles par du fil de fer. Au travers de ce fatras branchu, on devine un maigre potager, lequel précède un petit parc en-grillagé où se morfondent quelques poules.

Posée devant la maison, comme ça, plus exactement comme ‘’vas-y que je te pousse’’, un brouette de bois, avec sa roue en bois cerclée de fer. Posés en vrac, une pioche, une pelle, une fourche et un râteau. Plus loin, un tas de pierres difformes côtoie un amoncellement de planches pourries, tous deux indiquant qu’ici, il y a peu, une remise devait trôner en bordure d’une cour aujourd’hui désuète.

–  Tu crois qu’il est ici ? Tu as vu ce silence ? C’est mortel le coin. Je te dis que nous nous sommes trompés.

–  On va bien voir, lui répondit Jacques. Il suffit de demander. Oh ! Est-ce qu’il y a quelqu’un ici ?

Rien, ni personne. Seul le silence et le soleil pesant répondent à l’appel. Même que le tas de pierres n’a pas bronché à l’appel. Là-bas, derrière la barrière de branchages morts, le coq a dressé l’oreille. Se hissant sur un tas de caillasses, il se met à hurler : cocorico ! cocorico ! Puis, doucement, le vent se lève, actionnant la girouette qui, sous un effort titanesque, fait entendre sa voix grinçante : couiiin ! couiiiiiin !

–  Allons nous en, Julien, c’est lugubre ici, s’écrie Julie. Et puis, comment veux-tu que ce soit bien ici qu’il habite ? Qui voudrais-tu qui habites ici d’ailleurs ? Un vieux garçon, paysan sur la fin de ses jours, mais pas lui. Enfin, tu le connais, toi !

–  Tu sais, je ne sais pas trop, il y a longtemps que je ne l’ai pas vu, ni entendu. Je ne sais plus. Huit ans ? Dix ans ? Avec Marie, avant de venir, nous avons été incapables de dire avec précision depuis quand nous n’avions plus de ses nouvelles.

–  C’est vrai. Avant, il nous appelait tous les six mois, puis après, plus rien.

–  Mais vous, vous ne l’appeliez pas ?  Il n’avait pas le téléphone ?

–  Bien-sûr que si ! Lui, sans téléphone, impossible ! Mais tu sais, le divorce ce n’est pas fait pour arranger les choses. Et puis, il était assez bizarre, difficile à cerner, à comprendre.

–  Mais enfin, c’est extraordinaire ! Il ne vous parlait pas ? D’après ce que tu m’as dit, vous le voyez souvent dans le temps.

–  Oui, mais il n’était pas souvent drôle. Oui, c’est ça, pas très marrant le paternel. Il ne riait pas souvent, enfin, après sa séparation avec Maman. En fait, il était triste, tout le temps triste, même si la plupart du temps il faisait attention à ce que nous le devinions pas. Tu as raison Julie, c’est notre faute, nous aurions dû appeler plus souvent. A voir cette bicoque, j’éprouve un peu des remords.

–  Je ne sais ce que vous en penser, l’interrompit Jacques, mais moi, cette maison m’intrigue. La porte est ouverte, si nous entrions ? Qu’est-ce qu’on risque ? Au pire, si ce n’est pas chez votre père, nous serons vite fixés.

Poussant la porte, les quatre jeunes pénètrent doucement dans une grande pièce où le soleil s’amuse à l’illuminer. Sur les murs s’étale un papier-peint des années 70, surmontant fièrement un carrelage à damiers noir et blanc. Tout est bien rangé, sans poussière, ni toile d’araignée. Sur la table, entourée de quatre chaises de paille, un bouquet de fleurs champêtre leur souhaite la bienvenue. Dans un coin, une vieille comtoise égraine les minutes, s’apprêtant tout doucement à chanter joyeusement les heures au fil du temps. Face à elle, une bibliothèque campagnarde indique que l’occupant aime la lecture. A ses côtés, posée sur un guéridon d’acajou, une mini chaîne Hifi détonne avec l’ensemble rustique. Dans un coin, face au guéridon d’acajou, une vieille bergère cache son tissu usé sous deux coussins en soie bleu ciel. Au fond, dans un coin cuisine à l’américaine surmonté d’une ribambelle de casseroles en inox, s’étalent des légumes fraîchement cueillis. L’air respire la cire d’abeille, la propreté et la sérénité. Contraste saisissant par rapport à l’extérieur…

–  Alors, Julien, ça te dit quelque chose ? Tu vois un truc appartenant à ton père ?

– Non rien. Même pas une photo. Ce n’est pas ici. Et puis, je crois bien qu’il s’est toujours foutu de nous. Regardes bien, rien de bien intime ici. Enfin, je veux dire, tout l’ensemble me semble assez impersonnel. Tu vois une trace du passé ici ? Rien, si ce n’est la vieille pendule que je n’ai jamais vue.

–  Détrompes-toi, l’interrompit Julie. Venez voir…

La jeune femme, ayant poussée une porte, leur laisse entrevoir une pièce surprenante. Rien dans la première ne laisse deviner que dans celle-ci règne un tel capharnaüm.

–  Ce n’est pas possible ! Comment a t’il fait pour obtenir tout ça, s’exclame Julien ? C’est complètement insensé ! Regardez ! C’est incroyable, tout est là ! Bon Dieu ! Quelqu’un peut-il me dire comment il a fait ?!

Devant les yeux stupéfaits des jeunes gens s’étale un bric-à-brac extraordinaire, mais, à bien observer, ce foutoir est très ordonné. Face à la fenêtre, posée de biais comme un bureau de ministre, un étal. Simple table composée de deux tréteaux d’acier supportant un immense plateau de pin raboté. En son centre, un ordinateur dernier cri. A ses côtés, une imprimante couleur, une bonne vingtaine de revues diverses submergées par quelques livres : Baudelaire, Hugo, La Fontaine, Levy, Descartes, Queffélec, Nadaud. A l’opposé de cet amalgame culturel, un canapé élimé fait face à une table basse où se côtoient des bougies et une composition florale ‘’maison’’. Face à la porte d’entrée, une télévision. Mais, pas n’importe quelle télévision ! Celle-ci semble sortir d’une autre galaxie. Simple manteau de verre translucide accroché au mur, sur lequel défilent silencieusement les images d’un reportage vidéo.

Mais là n’est pas le plus extraordinaire. Sur tout le pourtour des murs, une étagère de bois ciré. Dessus, posées pêle-mêle, des babioles venues d’ailleurs s’acoquinent avec des bibelots créés par le frère et la sœur quand ils étaient enfants. Au-dessus de cette cimaise périphérique, couvrant totalement la tapisserie vieillotte, sont accrochées une multitude de documents ainsi que des centaines de photographies des quatre jeunes gens et de leurs enfants. Ils sont tous là, à leur naissance, à leur puberté, à leur mariage, à leurs voyages. Par-dessus tout, trônent des clichés de leurs enfants. Là-aussi, à leurs naissances, à tous les âges, à leurs anniversaires, à l’école, chez leurs amis… Lui, le vieux comme ils l’appelaient fréquemment, sait tout de sa descendance, de la vie de ses enfants, de ses petits-enfants, et cela depuis des années jusqu’à récemment…

Au milieu du mur principal, gravés à l’encre noir, ces quelques mots : ‘’Pourquoi ? Pourquoi ? Mais, pourquoi ne viennent-ils jamais’’. Tour à tour, ils se relaient pour découvrir et ausculter cet univers de souvenirs, souvenirs pour la quasi totalité non vécus par le maître des lieux.

–  C’est inouï, où as t’il pêché tout ça ? Attendez, là ! Regardez ! C’est une photo de ma remise de diplôme, il y a sept ans !

–  Nom d’un chien, s’écrie Jacques ! Votre père ne nous a jamais ignorés ! Ni vous, ni nous les pièces rapportées, ni nos enfants ! Regardes là Julien, c’est ton profil sur Viadéo ! Et là, regardes Julie, c’est toi au Cameroun avant que je ne te connaisse ! Et là, merde, c’est moi à Londres ! Et là, Marie, c’est toi à la maternité !

–  Oh,  là ! s’exclame Julie, cette photo de l’anniversaire de Sébastien, je l’ai mise hier soir sur Facebook ! Et là, c’est Quentin quand il a perdu sa première dent ! Et là, regardez ! C’est inimaginable, c’est nous quatre au mariage de Bertrand ! C’est extraordinaire, tout provient de Facebook !

–  Mais comment a t’il fait ? Nous ne l’avons jamais vu sur Facebook.

–  Tu sais, nos profils ne sont pas très privés. Facile de faire des captures d’écrans…

Durant vingt minutes, ils découvrent l’univers secret d’un père meurtrit par la douleur de l’absence… Petit à petit, l’image de cet homme dédaigné, oublié dans les frasques du temps, s’affiche devant eux. L’homme n’a jamais oublié ses enfants. N’ayant plus de contact, il s’était créé son petit univers familial. Son intimité à lui, loin des yeux, loin des cœurs, mais si proche du sien. Marie a pris la main de son frère, émue aux larmes.

–  Pauvre Papa, qu’il a dû souffrir de notre absence ! Il était tellement secret sur lui-même qu’il nous était impossible de savoir qu’il nous aimait à ce point.

Soudain, un chien-loup entre dans la pièce en grognant. Furieux que des inconnus aient pénétré dans ce sanctuaire, il manifeste sourdement sa désapprobation. La gueule ouverte, montrant des crocs menaçants, il se tient prêt à sauter sur les intrus, quand une voix profonde lui intime l’ordre de se coucher.

Se retournant tous ensemble, ils voient sur le seuil de la porte, un vieil homme se tenant difficilement debout qui les regarde le regard envahi de larmes de joie : « Vous êtes venus ? C’est bien vous ? Ce n’est pas une mauvaise blague, c’est bien vous ? ».

Pourquoi cet écrit secret du Guyr ? Récemment, j’ai vu un reportage à la télé faisant état de la quête des notaires pour retrouver des parents disparus. Lors de ce reportage, le journaliste citait un homme de quarante ans qui ne savait pas que son père venait de mourir six mois auparavant. Disparaître ainsi, loin de sa famille, sans pouvoir les avertir de cet ultime voyage… Qui aimerait une telle ineptie ? Malheureusement, Le Guyr avait raison : ce ne sont pas les sujets qui manquent. Une multitude de romans sordides dont personne n’est vraiment à l’abri… Catelin Renarth.

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