La gazette de tante Denise

Ce qu’il y a de bien quand on hérite des écrits d’un fantaisiste comme Le Guyr, ce sont les petits plaisirs de la découverte. Je m’explique. Un jour que je l’aidais à déménager, je pestais contre certains cartons mal ficelés et lourds ! « Ce n’est pas possible, qu’est-ce que tu as mis là-dedans ? Ce ne serait pas dans ces cartons que tu as planqué tous tes lingots d’or ? » Ce à quoi, il me répondit : « Tu ne crois pas si bien dire ! Là-dedans, il y a tous mes écrits et toutes mes recherches historiques, une vraie mine d’or comparée au temps passé à fouiller, à traduire et à écrire. Je ne sais si tu peux t’imaginer, des années à fouiner… ». Si, je me rendais parfaitement compte, et encore plus maintenant ! La vie cachée du Guyr…  Hélas, depuis ce fameux déménagement, il y a moins de cartons. « J’ai fait un gros ménage » m’avait-il dit, l’année dernière. Heureusement qu’il n’a pas tout détruit… Trêve de sentiments tristes ! Voici l’histoire incroyable de ’’tante Denise’’. Catelin Renarth.

 ♥

Un samedi soir, après une réunion de l’amicale des historiens amateurs de Torchefelon en Isère, un monsieur me demanda fort aimablement si je pouvais lui accorder un court instant. L’homme avait dans les quatre vingt ans. Le crâne dégarni, le visage rond et jovial, il dégageait une sérénité peu commune. « Bonjour, me dit-il. Je suis l’ancien curé de Bizonnes. J’ai récemment trouvé dans mon grenier des documents qui pourraient éventuellement vous intéresser. A première vue, à part une espèce de parchemin, il n’y a rien de bien captivant. Pourtant, je suis assez intrigué par un document qui semble être un ancien relevé cadastral. Si vous pouviez venir chez moi, vous pourriez me dire ce qu’il en est, et si je dois tout brûler ou tout conserver ».

Rendez-vous pris, je me rendais dans sa demeure à Saint Didier de Bizonnes. C’était une ancienne maison forte, comme on en trouve encore beaucoup dans les Terres Froides. Sortes de maisons fortifiées, avec des murs d’une épaisseur impressionnante, qui furent transformées en chaumières agricoles après la Révolution de 1789. Celle-ci était ceinturée d’un muret en pierre lequel clôturait un terrain arboré et un jardin potager généreux. Le congratulant pour le charme aimable de son logis, il m’expliqua qu’il avait eu cette maison en héritage d’une arrière-grand-tante, parente éloignée dont il ignorait jusqu’alors l’existence. Cela se passait dans les années 50. Etant sans le sou vaillant comme tous les curés de campagne, il accepta l’héritage. Puis, me mettant en confidence, il me dit qu’il venait de léguer par testament cette vieille demeure à une congrégation moniale. Ne sachant combien d’années il lui restait à vivre, et pendant qu’il était encore vaillant, il tenait à la débarrasser de toutes vieilleries inutiles. En 40 ans, il n’avait jamais vraiment fouiller son grenier ! Ce brave homme partait du principe qu’il ne faut pas troubler l’ordre des choses : ces vieilleries amoncelées depuis des dizaines d’années étaient l’âme de sa demeure. Oh, le saint homme ! C’était un peu à contrecœur qu’il avait entrepris de déblayer ce lieu mystique et qu’il avait découvert dans une vieille cantine d’osier tout un tas de paperasses…

Je dois reconnaître que, malgré mon âge, je suis et je resterais toujours un grand gamin émerveillé devant un grenier débordant de vieilleries. Après une visite rapide mais détaillée de ce capharnaüm, je lui conseillais un ami antiquaire qui, par la suite lui offrit une somme plus que correcte pour une partie du tout. Argent qui lui servit à retaper la façade de cette vénérable demeure. Quant à moi, je repartais avec la cantine en osier et son contenu…

Cette malle affichait fièrement son âge, à tel point que nous dûmes la ficeler sérieusement pour qu’elle ne cède pas sous le poids de cet amoncellement de papiers. La pauvre, malgré toutes nos précautions, ne supporta pas longtemps le déracinement de son grenier. Par contre, dans un élan d’amour ’’mallin’’, elle me livra ses petits secrets. Que dis-je ! Ses grands secrets !!!

Ce qui attira tout d’abord mon attention, ce fut un parchemin. Me penchant sur le texte rédigé en latin juridique, je constatais qu’il datait de 1555 ! Pour ceux qui ne le savent pas, l’an de grâce 1555 est marqué par un événement très important dans l’histoire de l’Europe de l’époque. Charles Quint – empereur germanique, roi d’Espagne et de Sicile, prince souverain des Pays-Bas, duc de Bourgogne, souverain de l’Ordre de la Toison d’Or, ennemi juré de François 1er roi de France – abdique en faveur de son fils Philippe II d’Espagne. Ce dernier a épousé Elisabeth de France, fille d’Henri II de France et de Catherine de Médicis (massacre de la Saint Barthélemy en 1572). Ce document était un inventaire seigneurial local dont l’importance résidait (et réside toujours) dans son descriptif précis des biens et des fiefs du dit seigneur.

En continuant ma fouille, je découvris le cadastre d’un hameau qui intriguait tant le brave curé, quelques lettres personnelles, de nombreux clichés datant d’entre les deux guerres, des feuilles volantes sur lesquelles étaient rédigées des recettes de cuisine, et… deux cahiers d’école très poussiéreux datant du siècle dernier. J’ouvris le premier. Sur sa page de garde, écrit à la plume et à l’encre violette, ce titre anodin : ’’La gazette de tante Denise – N°1’’.

Tournant la page, je découvris, collés sur toutes les pages de gauche, des avis de décès des journaux de l’époque. Sur toutes les pages de droite, face à chaque faire-part de décès, des annotations manuscrites. Intrigué, je consultais le second. Il portait la même mention ’’La gazette de tante Denise – N°2’’ avec le même organigramme : pages de gauche, avis de décès ; celles de droite affichant également des annotations manuscrites bien situées face aux avis de décès.

J’allais mettre ces cahiers de côté, me promettant de les consulter plus tard, lorsque je fus attiré par l’épigramme du dernier décès : « celui-ci l’a bien méritée, c’était un vaut que rien juste bon pour l’enfer ». Stupéfait par ce commentaire, je me mis à feuilleter tous les carnets de cette gazette surprenante. Au fur et à mesure que je tournais les pages, je fus pris d’un vertige affolant : « celui-ci, c’est un malheur qu’il ait vécu si longtemps, bestiau comme il était » – « celui-ci, pauvre de jugeote, il aurait mieux fait de mourir avant d’épouser la Juliette » – « celui-ci, le bon dieu a été bien généreux de le garder si longtemps » – « celui-ci, pour sûr que le diable n’en voulait pas pour qu’il vive si longtemps » – « celle-ci, putain des bois, l’enfer sera trop doux pour elle » – « ce petiot là, c’est y pas malheureux de voir si jeune une figure de Satan » – « celui-ci l’a méritée mille fois, batteur de femmes et violeur d’enfants » – « celui-ci, son argent de rapines lui servira à rien désormais » – « celui-ci, oui celui-ci, mérite bien plus que l’enfer, tueur de poules et faiseur de malheurs » – « celui-ci, saint homme par devant, vil mécréant par derrière »… Ma tête tournait dans tous les sens, me plongeant dans un abîme abominable. Ces cahiers reflétaient un déséquilibre démoniaque insensé. Comment pouvait-on avoir écrit de telles choses ? A moins, oui cela était possible, à moins que ces constatations reflétaient la vérité ?… Prenant ma voiture, je retournais voir le brave curé pour qu’il me dise si, par hasard, il les avait lus. Comme on peut s’en douter, le pauvre vieux fut atterré par ces écrits. Il ne lui était pas venu à l’idée de feuilleter ces carnets. Certainement des cahiers d’écoliers avait-il pensé, sans y attacher d’importance plus que cela. Puis, à ma demande, il me parla de Denise.

Denise était l’arrière-grand-tante qui lui avait légué sa maison. Ne sachant rien d’elle, il s’était un peu renseigné sur cette parente éloignée. De son vivant, elle était dentellière. De la fenêtre de sa cuisine, tout en confectionnant des rubans de dentelle destinés à orner les robes de noces et de communion, elle glanait les potins de son village. Connue pour tout savoir sur les ragots de son village, les gens la surnommèrent gentiment ’’Tante Denise la gazette de chez nous’’. Mais, ce qu’aucun ne pouvait se douter, c’est ce qu’elle allait faire de ces ragots. Petit à petit, elle enregistra les habitudes de vie de ses compatriotes. Petit à petit, elle se forgea un aperçu précis des personnalités des uns et des autres. Petit à petit, elle leur colla une étiquette posthume.

Désirant aller au fond de ce mystère, je proposais au curé de l’emmener avec moi aux Archives Départementales, pour voir si en fonction des dates et de certains patronymes des faire-parts de décès, nous ne pourrions pas découvrir des faits relatifs à ces épitaphes macabres. Bien m’en a pris ! Sur ces deux fascicules, étaient collés quarante huit avis de décès. Vingt neuf d’entre eux avaient eu maille à partir avec la justice ! Pas si folle que ça la tante Denise !

Que faire de ces cahiers ? Les remettre aux Archives Départementales ? C’était prendre le risque qu’un jour, un descendant d’un de ces quarante huit décès découvre ces épitaphes , ou pire, qu’un voisin mal intentionné les consulte… Certes, l’histoire de France se glorifie de notre passé, mais à quoi cela sert-il de faire resurgir le sordide, surtout quand ce sordide ne nous apporte rien ? Le brave curé était horrifié par la dimension de leurs éventuelles portées. D’un accord commun, nous les brûlâmes. Quoiqu’il en soit, en mémoire de cette aventure peu ordinaire, une annotation très particulière m’est toujours restée en mémoire : « celle-ci, pisseuse devant les hommes elle était. Pisseuse devant Dieu elle le sera éternellement ». Que penser de cette mystérieuse épitaphe ?…

Et factum est, quod remanet in pace…  Ainsi était-ce, que la paix demeure…

 

4 réflexions sur “La gazette de tante Denise

  1. Matthieu

    Tiens, je l’avais oubliée celle là. Comme quoi le morbide s’envole au fil du temps. Quoiqu’il en soit, ça fait plaisir de voir ce bon vieux Guyr « ressuscité » 🙂

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s