La Muise – Vie de Malyse, N°1

Souvent Le Guyr m’avait parlé de Malyse. Etant devenue orpheline à l’âge d’un an, la DDASS de l’époque l’avait placée dans différentes familles dans les Alpes. Le pli que m’avait remis le notaire la concernait. Il contenait des lettres où elle racontait sa vie d’adolescente et de jeune fille. Ces lettres étaient toutes adressées à ses grands-parents qu’elle avait retrouvés étant adulte. Sa grand-mère lui ayant fait promettre de raconter toutes les années de son enfance, elle s’était pliée à cet exercice avec humour et tendresse. Le Guyr avait récupéré ces courriers dans des circonstances que je vous raconterai plus tard.

Durant dix ans, jusqu’à ses dix huit ans, Malyse vécut dans une ferme sordide perdue au milieu des bois, dans les environs de Saint Pierre de Chartreuse au-dessus de Grenoble. Elle cite ce lieu comme étant la ferme au renards. Cette exploitation a brûlé une nuit d’hiver dans les années 80, bien des années après que Malyse s’en soit enfuie. Je sais que Le Guyr, à sa demande, était allé sur place pour savoir si les propriétaires vivaient toujours. C’est ainsi qu’il apprit que tout avait totalement disparu. Le seul souvenir qu’il reste de ce lieu misérable, ce sont ces fameuses lettres.  Celle que je vous propose aujourd’hui relate l’arrivée de Malyse à la ferme des renards. Elle date de 1977. Malyse a 23 ans. Elle a retrouvé ses grands-parents seulement depuis un an, grâce à une indiscrétion. En lisant ces lettres, je comprends pourquoi Malyse et Le Guyr s’entendaient à la perfection. Ils étaient tous les deux sur le même registre, moral et d’écriture… Bonne lecture. Catelin Renarth.

♥ 

Bien le salut Mina, et à toi aussi Dida chéri.

Avoues, cher grand-père, que si je t’avais oublié, tu serais vexé ! Pauvre Mina qui en prendrait plein  les oreilles ! Tiens, pour te prouver que j’ai raison, je vais t’imiter avec ton accent rocailleux ! « Tu te rends compte Manuella, voilà que la petiote elle m’oublie ! Le Marius a bien raison quand il dit qu’il faut se méfier des filles de la ville, elles ont pas d’éducation ». Tu sais quoi Dida ? Je vais te confier une mission d’importance. Attends, ne soit pas si pressé, laisses-moi le temps de t’écrire tout ce que je veux te dire. Voilà ! Une fois qu’avec Mina, vous aurez lu ma lettre, tu iras chercher ce cher oncle et tu l’inviteras à boire un petit coup de blanc de ta chère Alsace. Pourquoi ? Parce que je crois qu’une fois que vous aurez tout lu, vous aurez besoin de boire un verre à ma santé. Non, fais mieux encore, vas le chercher maintenant. Avec sa voix de beau-parleur d’ancien facteur, lui, il saura bien la lire l’histoire que je veux vous raconter aujourd’hui. Aller, vas-y, vas toquer à sa porte, et qu’il n’oublie pas ses lunettes. Mina, c’est promis ne va pas lire pendant ton absence. Hein, Grand-mère, c’est promis, tu vas les attendre. Et puis, ce sera mieux que ce soit Marius qui lise avec son accent et ses mimiques, ça fera plus terroir.

Ça y est, vous êtes tous là ? Bien le bonjour, oncle Marius. Une fois n’étant pas coutume, j’aimerais que ce soit toi qui lises ma lettre à haute voix. Tu te souviens, l’année dernière, à la fête du village, tu imitais le vieux Martial qui parlait de sa Germaine. Oh, que nous avions tous bien ri ! Tes chuchotements, tes soupirs, tes confidences, du vrai théâtre de la Comédie Française ! Fais pareil. Attends, encore une chose ! Avant, fais bien attention que ta sœur soit bien calée dans le crapaud, et que Grand-père ait débouché le Riesling. Ce que je vais vous raconter aujourd’hui, c’est mon arrivée à la ferme des renards en Isère, vous vous souvenez, celle où j’ai vécu dix ans avant de vous retrouver.

Je m’en souviens comme si tout ça s’était passé la semaine dernière. Je venais d’avoir 8 ans. Huit ans, vous vous rendez-compte, je devenais grande ! Cette année, le curé de Champagnole avait décidé que je ferai ma première communion. Moi, j’étais toute contente, enfin, j’allais rentrer dans cette église inconnue. Françoise, ma copine d’école, m’avait dit que dedans il y avait des statues en or ! En or, comme les louis que le père Gabin cachait dans la cheminée. Un soir, alors que tout le monde dormait, il les avait sorti de sa cachette, en disant à la Suzanne qu’il irait acheté une charrette neuve le lendemain. Moi, j’étais couchée au-dessus de la cuisine. Souvent, je regardais ce qu’ils faisaient par un trou de nœud du plancher. Je n’arrivais pas bien à voir ce que c’était. Alors, vous pensez, voir des statues en or pour de vrai ! Ça devait être beau… Mais voilà, je ne devais pas intéresser le Bon Dieu. C’est au Diable que je plaisais. Oui, au Diable, car c’est lui qui est venu me chercher à la scierie du père Gabin.

Ce matin-là, le 1er août 1962, un monsieur vint à la scierie. Il était tout habillé en noir avec des petites lunettes rondes. C’était un fonctionnaire de la Direction de l’Enfance. Il m’expliqua que, comme je venais d’avoir huit ans, je devais partir dans une ferme où on avait besoin d’une fille pour aider à la maison et aux travaux de la ferme. Je me souviens que j’ai pleuré, tempêté de tous les diables, mais, il n’a rien voulu savoir. Je me souviens encore de sa colère, alors que la mère Suzanne essayait de me raisonner. Il n’était pas venu tout seul. Avec lui, une petite fille de 5 ans qui venait me remplacer. Je ne comprenais pas : comment pouvait-on me remplacer, moi qui était si gentille avec la Suzanne et le Gabin qui me comblaient d’affection ? Jamais, je vous le promets, je n’avais fait une grosse bêtise. Jamais, le père Gabin m’avait privé de dessert, ce qui n’était pas le cas pour le Pierre, leur fils. J’avais beau me cacher dans les jupes de la mère Suzanne, puis après, me rouler par terre de désespoir, le fonctionnaire ne fléchit pas. Il m’empoigna de force, et nous partîmes. Je regardais en pleurant la petite fille qui me remplaçait, en jurant au Seigneur qu’un jour je reviendrai pour la punir de m’avoir volé ma place. Ainsi se passe l’exil des enfants de l’assistance, balancés à droite et à gauche, pour satisfaire les envies démoniaques de ces fonctionnaires acariâtres de la Fonction Publique, pendant que les rejetons de ces nantis de droit républicain se gavent de sucres d’orge et de statues en or…

Le voyage fut long. D’autocar en train, puis de train en autobus, et pour finir par une marche de deux heures à travers les bois effrayants de la Grande Chartreuse avec le paysan, celui chez qui j’allais vivre les dix années les plus sordides de ma vie de gamine et de jeune fille. Tout le long du voyage, le fonctionnaire me fit la morale, m’expliquant qu’il n’y pouvait rien, que c’était la loi, que je devais obéir à cette loi parce que je n’avais plus de parents. Il me dit que ce n’était pas de sa faute s’ils étaient décédés dans un accident de voiture, et que moi, je devais être plutôt contente que la République s’occupe de moi, alors que d’autres enfants mourraient tous les jours dans les campagnes. Du haut de l’innocence de mes huit ans, il m’était difficile de le contredire !

Quand nous arrivâmes à Saint Pierre de Chartreuse, je le reconnus immédiatement. Comment ? Je ne sais pas trop. Il n’était pas comme les autres gens qui attendaient à l’arrêt du bus. Il portait des vêtements rapiécés, un béret avachi dont il était impossible de deviner la couleur, une barbe hirsute, et, cachant un peu ses pieds sales, des sabots en bois. C’était la première fois que j’en voyais en vrai. J’en avais vu en images sur le livre des Contes d’Anderson à l’école. La Suzanne m’avait expliqué qu’avant, c’était ainsi, que tout le monde en portait dans la campagne. Mais, c’était à l’époque de sa grand-mère ! Moi, j’avais des godillots en cuir aux pieds, pas des sabots de bois !

Il discuta un peu avec le fonctionnaire, lui disant que j’étais bien trop freluquette pour les travaux de la ferme, prit l’enveloppe que lui donna le fonctionnaire, me prit la main en me disant quelques mots qu’encore aujourd’hui, je n’ai pu oublier : « Petote, vin don, vas-y bère un peu d’o à la pisseuse, aprè to pora pu ». Effrayée par ce langage inconnu, je le suivis à la fontaine de la place. Nous marchâmes longtemps, suivant des sentiers, franchissant des cols qui me paraissaient plus hauts que des montagnes. Les bois de sapins étaient sombres. Dans ma petite tête d’alors, je craignais de voir surgir des loups qui allaient me dévorer. L’homme marchait vite, se retournant de temps à autres pour vociférer « Iton, petote maie, trainasse po, y a cor du bordo tou la fierme ». Dans les mois qui suivirent, j’appris à connaître son langage qu’il partageait avec sa femme. Cette phrase, que de fois ils me l’ont dite ! Allons, petite princesse, ne traîne pas, il y a encore du travail à la ferme…

Il sentait mauvais. Une drôle d’odeur que je n’arrivais pas à définir. Le père Gabin, lui sentait le bois fraîchement coupé, parfois le savon de Marseille, mais jamais, il n’avait senti mauvais comme ce monsieur. Plus nous avancions, plus elle m’enveloppait, me pénétrait, me couvrant d’un voile oppressant. Des années après, je n’ai toujours pas oublié cette odeur. Il y a peu, j’ai reçu un client, un brave agriculteur qui avait besoin d’un prêt. Quand il est rentré dans mon bureau, je me suis enfuie demandant à un collègue de s’en occuper. Il puait comme l’autre.

Enfin, nous arrivâmes à sa ferme. Oh, ma chère Grand-mère, tu aurais vu ça ! C’était une bâtisse tout en longueur, sans étage, plus une cabane qu’une maison. Un tas de torchis mal bâti supportant péniblement un toit en chaume qui s’écroulait sur l’arrière. Une porte en bois brut, deux fenêtres. Tout autour de la maison de la boue, où s’ébattaient deux cochons et quelques poules. Derrière la maison, un mulet était attaché par une chaîne à un pieu. Cette pauvre bourrique tournait en rond autour du piquet, essayant désespérément de grignoter l’herbe misérable qui restait de son piétinement. Devant la maison, un immense tas de fumier dégoulinant de purin. Ce qui me frappa immédiatement, c’est ce tas de fumier. Il fallait marcher dessus pour rentrer dans la maison. A côté du fumier, entre deux piquets, trois queues de renards séchaient sur un fil de fer. Un chien sortit en aboyant de la maison. Nous apercevant, il vint vers nous après avoir traversé le fumier et le purin. Sale, le poil collé, il puait comme son maître. Il vint me renifler, fourrant son museau dans ma robe neuve. « Et ben, va po to mangé, to peu lo gratouillé, il aime ço ».

En attendant cette voix sournoise, je levais la tête. Elle était devant moi, me dépouillant de son regard gris. Grande, sèche comme une trique, elle puait comme son homme. Elle portait une blouse toute déchirée, et comme lui, des sabots dissimulaient mal ses pieds noirs.  « Iton, lo vola lo fillo, mo poraisse ben frogile po lo bordo. Cé foutu de nosotre lo foncionère. Ta l’argent, conben ? Coman que sopel lo fillo, to lo cé, Joannés ? ». L’homme lui répondit : « Morilise quo mo di lo foncionère ». « Cé bio, ça mo plé. Iton, vené don to deu vo devé ovoir soif ».

La femme me prit la main et m’emmena dans la maison. Il n’y avait qu’une pièce avec une immense cheminée dans laquelle fumait une soupe. D’un côté, une table encombrée de vaisselle en fer blanc toute cabossée, deux bancs en bois, un lit dans un placard avec un gros édredon rouge. De l’autre, quatre vaches et un veau ruminaient dans l’étable. « Done me to caba, to en oro pu bosoin. So soir, to domiro la ba a coté du vo, i to tiendro cho ».

Avant de partir de Champagnole, le père Gabin m’avait pris à part. « Marie-Lyse, le fonctionnaire m’a dit que tu allais chez des pauvres gens pour les aider. Il m’a dit que chez eux, c’était la mouise. Tu sais ce que c’est que la mouise ? C’est la misère. Alors, tu seras bien gentille avec eux. Hein, tu as compris ? Ce sont de pauvres gens, pas bien nantis comme nous, alors tu dois les aider ».

La mouise ? Non, pas dans la ferme aux renards ! Ici, ce n’était pas la mouise, c’était pire. De partout, en plus du fumier, dehors, dans la maison, dans l’étang à coté, des excréments de cochon, des bouses de vaches, des crottes de poules, celles du chien, une boue collante, un amalgame de merde, et une odeur pestilentielle. La mouise du père Gabin, comme il me l’avait expliqué, c’était la misère, le dénuement total. Ici, ça puait tellement la pauvreté que je décidais d’appeler cette chose la ‘’muise’’. Oui, la ‘’muise’’, bien pire que la mouise du père Gabin… Je ne sais pourquoi, je baptisais également la femme du nom de Minaude. Oui, cela lui allait bien avec son allure sournoise :  la Minaude, la reine de la muise. Mais, je tiens à vous rassurer, au début, ce fut dur. Puis, un jour, ils ont recueilli un petit garçon faible d’esprit : le T’Tienne. C’est grâce à lui que j’ai pu tenir le coup. Il fallait que je le protège des méchancetés des deux affreux.

Allons, Grand-mère sèches tes larmes. Tu vois bien que tout cela ce n’est pas si grave, je suis là maintenant. D’accord, j’ai mis un peu longtemps pour vous retrouver, mais que veux-tu, quand on est petite fille et que le Bon Dieu de la République vous a abandonné, il faut supplier le Diable qu’il vous aide. Finalement, il n’est pas si méchant que les curés le disent. Et puis maintenant, Dida va ouvrir une autre bouteille car je sens bien que la première est déjà bue et que ce pauvre Marius doit avoir soif d’avoir lu si longtemps.

Enormes tendresses câlines à vous trois.

2 réflexions sur “La Muise – Vie de Malyse, N°1

    1. Je reconnais que la première fois que je l’ai lue, j’ai ressenti les mêmes sentiments. En plus, cela m’a rappelé certaines fermes perdues dans l’arrière pays du Haut-Beaujolais et dans les environs de Tarare. Tout à la fois effrayant et inimaginable en France… Amicalement, C.R.

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s