Les paniers ronds des corbillats

Toujours en fouillant dans la paperasse du Guyr, tenez-vous bien, j’ai trouvé un document manuscrit daté de mai 68 ! Mai 1968 ! Que cela est loin, 46 ans déjà ! Intrigué, je me plonge dans la lecture de cette relique. L’écriture est minuscule, mais pas d’erreur c’est bien la sienne. Au début, j’ai un peu de peine à reconnaître le style auquel je suis habitué, puis petit à petit, je perçois Le Guyr. Je vous ai recopié ce document tel quel avec les ponctuations, les paragraphes, sans en changer un seul mot, une seule virgule. Si par hasard, un (ou une) habitant de cette charmante région lit ce pamphlet, qu’il ne crie pas au scandale. Cet écrit date de mai 1968 et n’est qu’une satire amusante d’un jeune étudiant. C.R.

♥ 

Les paniers ronds des corbillats.

Il y a des coins en France pour lesquels il est permis de se poser une question : « Mais, qu’est-ce que le bon Dieu a foutu ? ». C’est vrai ! La preuve ? Un petit exemple, pour vous faire une idée…

Un dimanche d’été, journée faste très ensoleillée, vous sortez de votre garage la berline familiale – vous savez ce genre de carriole qui vous sert à promener madame, votre progéniture, et… Médor (ou Sultan, ou Bibou, ou Brutus, enfin comme vous voulez). Vous mettez tout ce beau monde à l’intérieur, et hop ! vous voilà partis en balade à la campagne, et en famille, s’il vous plait ! A vos gamins qui râlent, parce que, étant un dictateur paternel, vous les avez forcés à laisser choir leur magasine Picsou, crime de lèse-bambin c’est bien connu. Donc, à vos gamins qui tentent d’affirmer leur autorité dans l’intimité de votre charrette familiale, vous expliquez qu’il n’y a rien de plus beau que Dame Nature. Vous leur promettez monts et merveilles ; le ruisseau qui chante où ils pourront construire des barrages gigantesques avec des cailloux vaseux, sous lesquels ils découvriront des animaux préhistoriques fabuleux à savoir des vers d’eau ; vous leur vantez l’aventure fabuleuse (comparées, celles de Davy Crockett, c’est de la m….) qu’ils vivront en suivant un sentier se faufilant au milieu des sapins où ils copineront avec des araneae cascadeuses – sympathiques arthropodes qui sont totalement différentes de ces araignées chagrin du matin et espoir du soir ; vous vous engagez à ce que, s’ils s’abstiennent de crier qu’ils en ont marre de cette promiscuité sensuelle, ils auront le bonheur d’envisager un futur de nanti en écoutant la sublime vocalise du coucou qui, c’est bien connu, assurera leur fortune s’ils ont une pièce de cent sous dans leurs poches lorsque ils l’entendront chanter, pièce que votre femme leur offre généreusement ; et pour achever ce manifeste savoureux, vous leur affirmez haut et fort qu’ils seront totalement subjugués (c’est certain, il n’y a aucun doute) par le chant mélodieux des carpes de l’étang que vous ne manquerez pas de croiser sur votre route !…

Ainsi, après avoir ragaillardi vos rejetons enthousiasmés par ce programme piraté lors de votre dernier séjour au ClubMed de Triffoullis La Belle, et au passage, finasserie importante, vous avez déclaré à voix basse à votre partenaire conjugale « Tu as vu, je suis doué, je suis arrivé à les calmer et à les motiver, finalement, il ne faut pas grand chose pour amadouer ses sales gosses) ; donc, après cet aparté voltairien,vous prenez la route Départementale D5 en direction de Champagnac le Vieux. Ouf ! Enfin, vive la route tranquille en famille…

Tout revigoré d’avoir réussi à apprivoiser votre descendance, et pour mettre encore plus de joie dans votre attelage, vous leur suggérez un jeu. Celui de la plaque minéralogique, divertissement actuellement très encensé qui consiste à deviner quel département se cache derrière un nombre, lequel nombre se situe à droite de la plaque minéralogique : 01, 02, 03… Pas de chance, vous n’avez pas choisi la bonne route ! Je vous rassure, ce n’est pas de votre faute, c’est tout simplement celle du ClubMed de Triffoullis La Belle qui n’a pas su adapter son programme à votre fantasme. Vous n’avez pas de chance, disais-je, parce que la route que vous avez choisie, la Départementale 5, celle qui conduit à Champagnac le Vieux, qui se situe en Haute-Bigue ! Contrée farouche où seules vivent trois espèces sauvages : les chèvres, les faiseurs de paniers et les corbeaux. Chèvre se disant bigue en patois local (ailleurs, on dit bique, mais ici on dit bigue, d’où Haute-Bigue, et ce n’est pas moi qui l’ai inventé). Qui dit chèvre (ou bigue si vous préférez) dit région rustique, désertique, emplie de caillasses et de plateaux rocailleux plantés là, de droite et de gauche, entre deux crevasses lugubres où des vents glacials circulent s’amusant à geler les bigues et les faiseurs de paniers. Pas vraiment l’endroit où les touristes viennent en villégiature… Donc, pour le jeu des plaques minéralogiques, c’est râpé ! Saloperie de G.O. du ClubMed qui se sont mal renseignés sur le transit touristique des adeptes de la Deudeuche. Pauvre France…

Heureusement pour vous, Lug, puissant Dieu gaulois, veille sur vous. Il va vous offrir l’opportunité de découvrir une spécificité locale jusqu’alors inconnue par le ClubMed. Heureux mortel ! Ainsi, le 1er septembre prochain, quand vous aurez retrouvé votre petit confort bureaucratique du fonctionnariat local, vous pourrez vous glorifier devant vos collègues béats d’admiration, d’avoir vécu une aventure unique ! Que dis-je ! Tout simplement prodigieuse !

Ayant enfourchée la Départementale 5, toujours en direction de Champagnac le Vieux, votre épouse vous demande : « Dis, tu as vu l’écriteau, celui qui indique qu’ici commence la région des corbillats ? C’est quoi ces corbillats ? ». Ce à quoi, vous lui répondez : « Il doit y avoir une faute d’orthographe, à mon avis, il s’agit de corbillards. Tu as vu toutes ces forêts, il y a de quoi fabriquer des centaines de charrettes de croque-morts. ». Certain de votre savoir (n’avez-vous pas un bureau dans le fonctionnariat local ?), vous vous mettez en tête d’expliquer à votre progéniture ce que sont des croque-morts et des corbillards. Continuant votre route, vous constatez que la forêt se fait plus rare. En place, s’étalent des plateaux arides parsemés de monticules de caillasses. Puis, soudain, floc ! floc ! M….., il se met à pleuvoir. Puis, encore plus brusquement, le vent se lève en rafales tourbillonnantes faisant tanguer votre carrosse. Puis, violemment, toc ! toc ! Un millier de grêlons s’écrasent sur vous et sur la campagne environnante, lui donnant un petit air d’hiver. Charmant, n’est-ce pas ? C’est à cet instant précis que l’un de vos charmants galapiats s’écrie : « Regardez là, à gauche, la pancarte ! ». Secoué par les rafales tonitruantes de grêle, le panneau publicitaire vous informe qu’à 500 mètres, vous trouverez la dernière fabrique de paniers de corbillats, et qu’il n’y en aura pas d’autres avant 100 km. La publicité vous annonce également qu’il est prudent de s’arrêter pour en réserver, un ou plusieurs, au cas où une urgence se ferait sentir tout au long des 100 km à venir. Décidé à ne pas tenir compte de cet avertissement funèbre, vous franchissez allègrement les 500 mètres qui vous séparaient de cette fabrique mortuaire. Et là, soudainement, devant vos yeux ébahis…

Une petite vieille, toute racornie comme le bois mort, confectionne des paniers en osier devant une baraque délabrée. De jolis petits paniers ronds, avec une anse ronde, sur laquelle est accrochée une étiquette vierge d’inscription. Accrochée à la bicoque, une pancarte : ‘’Paniers à louer à la semaine, au mois ou à l’année – Corbillats à vendre, dressage compris’’. L’un de vos rejetons, futur adepte de la culture gothique, vous demande : « Papa, ça a l’air d’être sympa ici, arrêtes-toi » ; ce que, en bon père de famille, vous faites immédiatement. Tel fils, tel père. Non, tel père, tel fils. Zut ! vous ne savez plus, et puis, on s’en fout, l’essentiel est de s’entendre en famille. Oserai-je continuer à vous décrire la scène idyllique qui en suivit ? Non ! Tout comme au ClubMed, je préfère vous en laisser la surprise… Mais, vous ? Oui vous, parviendrez-vous à cacher à vos collègues de bureau l’aventure exceptionnelle que vous avez vécue ce dimanche d’été ? Et en famille, s’il vous plait ! Je suis sceptique…

1er septembre, celui après ce fameux dimanche d’été. Dans le petit confort bureaucratique du fonctionnariat local, un préposé affable explique à ses collègues que, durant les vacances d’été, lui, sa petite famille et le chien ont failli mourir et qu’ils ont dû leurs survies uniquement grâce aux corbillats. « Les corbillats, demandèrent ses collègues ! Qu’est-ce que c’est ? Des fourgons mortuaires ? » Et là, ce brave préposé de la fonction publique, dont l’affabilité fait référence, explique à ces collaborateurs que, quelque part en France, sur la Départementale D5, celle qui va à Champagnac le Vieux, le bon Dieu a eu des ratés. Sur 100 km, il n’y a rien, ni maison, ni bistrot, ni restaurant, ni épicerie, ni habitant. Rien ! Si ce n’est une campagne caillouteuse hostile recouverte de grêlons, bousculée par des vents glacés, où seuls les corbillats survivent. « Mais, qu’est-ce que donc que ces corbillats s’écrièrent ses collègues ? » Et là, entouré d’un auditoire pendu à ses lèvres, le préposé leur raconte une histoire étrange…

On raconte que, jadis à l’époque romaine, là-bas dans la région de Vellaves, aux confins de la Haute-Bigue, vivait une sorcière. Pour empêcher les romains d’envahir le bourg de Champagnac le Vieux, elle jeta un sort sur tout le territoire, le rendant  désertique, bousculé par des vents glacés. Personne ne pouvait y vivre, sauf les Arvernes ravitaillés par les corbillats. Ces derniers, créatures préhistoriques, portaient aux autochtones gaulois de Champagnac le Vieux, dans leurs petits paniers ronds préalablement étiquetés, les fromages de chèvres fabriqués la veille. A cette époque lointaine, on appelait également ces corbillats des freux. Au cours des siècles, l’appellation changea en choucas, puis en corbin, puis en… corbeau ! Ainsi est né l’appellation : « campagne sinistre ravitaillée par les corbeaux ».

Grenoble – Mai 1968

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