Lettre inachevée ou la triste fin du coiffeur de Villeurbanne

Le Guyr m’avait dit qu’à la fin du siècle dernier, un jour de grande déprime, il avait brûlé énormément de ses écrits : « Comprends-moi, tout cela ne servait à rien. Tu te souviens que je t’avais parlé de ma quête d’éditeurs dans les années 90 ? Ces gens-là sont désespérant. Si tu ne fais pas partie d’un cercle d’écrivains avec pignon sur rue, tu n’as aucune chance d’être l’élu ! Un jour peut-être, avec les technologies actuelles, nous gratte-papiers, soit disant pauvres d’esprit, pourront faire valoir nos penchants littéraires. » Peu après, il créait son premier blog ‘’Le Creux du Sac’’. Lui demandant ce qu’il avait détruit, il me répondit : « Des babioles, uniquement des babioles. Des interludes de vie, tu sais des trucs de la vie de tous les jours, le genre de commérages qui n’intéressent plus personne de nos jours ». Heureusement qu’à cette époque lointaine, Le Guyr n’était pas encore très organisé. En fouillant dans sa paperasse, j’ai découvert quelques perles. En voici une. Il s’agit d’une lettre inachevée non datée, mais vu à qui elle s’adresse, elle doit dater de ces années 90. C.R.

Bien chère Malyse,

Hier soir, sur le chemin du retour, vous m’avez demandé pourquoi j’avais tenu absolument à aller dîner dans cette guinguette lugubre à Villeurbanne. Souvenirs, souvenirs, vous avais-je répondu ! Je ne vous ai point menti, il y avait là un office que je me devais de rendre. C’était une nécessité incontournable que je m’étais fixée. Seulement, en mémoire de l’origine de ce service, je me sentais pas le cœur de le faire en solitaire. Sachant que votre gaieté m’ôterait toute tristesse, j’en avais trouvé le principe de bon augure. Et puis, reconnaissez que les écrevisses étaient divines ! Les meilleures de la région, soyez en assurée. Sachant que dans les jours à venir, vous prendrez un malin plaisir à me questionner sur ces souvenirs, et cela jusqu’à ma capitulation définitive, je vais me plier à vos exigences futures en vous contant le pourquoi et le comment. C’est une histoire triste, plus exactement une belle histoire qui connut une fin tragique.

Dans les années 80, je déjeunais tous les jours au ‘’Beaujolais’’, appellation d’époque de cette guinguette. En ces temps fastes, il n’y avait pas encore de limites à la boisson. Je me souviens que le beaujolais coulait à flot dans ce bistrot. Pour votre gouverne, sachez qu’il est de notoriété lyonnaise, que le beaujolais est le sixième fleuve de France. L’autochtone lyonnais cultive la bonne bouffe, l’arrose copieusement, et peaufine son chauvinisme à l’excès… Tout cela pour vous dire que dans de nombreux restaurants lyonnais, ce n’était que ripailles et beuveries joyeuses !

Notre petit troquet ne faisait pas exception à cette sainte règle, dont l’avantage premier était que, comme tout bouchon lyonnais, son mobilier était composé d’une unique grande table où tout le monde s’attablait sans aucune différence de caste et de fortune, et d’un vieux piano désaccordé. La musique coulait à flot, et, il n’était pas rare qu’un apprenti virtuose nous offre un apéritif musical composé, pour notre bonheur gamin, d’une symphonie cacophonique ! Il est regrettable que vous n’ayez pu goûter à cette convivialité, vous auriez pu vivre d’authentiques festivités gauloises. Par Toutatis, l’ambiance y était chaude !

Je ne sais si vous avez remarqué la petite table recouverte de zinc, sur laquelle reposait un magnifique bouquet de roses ? Souvenirs, souvenirs, vous avais-je répondu… Cette misérable crédence porte en son sein une bien triste histoire. Non pas douloureuse comme votre enfance, mais vous le constaterez, belle comme Dame Nature sait nous en offrir, mais hélas, assez tragique. Dans ces années-là, elle ne servait pas de desserte. Du lundi au samedi soir, exception faite du mardi, elle était le lieu de méditation d’un brave homme. Je me souviens encore de son patronyme, Jean Bontemps. Comment vous le décrire ? D’une grandeur moyenne, dans les 65 ans, maigre à faire peur, un visage anguleux, lequel arborait fièrement une moustache à la Dali, des yeux noir d’une profondeur cadavérique, un nez ressemblant plus à une serpette de vigneron qu’à celui d’Apollon. Bien qu’habillé proprement, avec une certaine recherche, l’homme venait souvent manger en blouse grise, son crâne dégarni recouvert d’une casquette anglaise. Chevauchant cet amalgame physiologique peu charmant, une tristesse émanait du personnage. Il la portait sur lui, comme vous jadis esclave dans la ferme aux renards, vous deviez vous plier, abattue sous le poids des bottes de foin ou des fagots de charmilles. Dieu, que le gaillard faisait peine à voir !

Dans la bande de paillards qui peuplaient la guinguette, personne ne savait qui il était. Le patron nous avait expliqué à voix couverte que ce monsieur avait sollicité de manger sur cette table midi et soir, loin des braillards que nous étions, et à cette petite table précisément. De nombreuses fois, nous nous risquâmes à l’inviter à partager notre quotidien. Jamais, il accepta, sauf un jour. Je m’en souviens particulièrement, c’était un lundi à midi. Il nous témoigna un peu de sympathie, se risquant même à rire après une boutade franchouillarde. Mais, j’anticipe un peu dans le déroulement de cette aventure. Il me faut revenir un peu en arrière, quelques jours avant ce lundi festif.

Donc, ce monsieur déjeunait toujours à cette table, le dos tourné à l’entrée, avec comme seul panorama le décor mural kitch du bistrot. Jamais, il ne s’aventura à changer de sens, le mur était son univers. Vous qui avez sombré dans les forêts ténébreuses de Chartreuse, dépourvues de tout horizon, vous pouvez sans peine deviner la vision de ce pauvre homme. De ma place, immuable elle aussi, je pouvais le regarder sans peine, m’interrogeant fréquemment sur ses pensées. Quelles étaient-elles ? S’était-il inventé un pays féerique peuplé de mille et mille génies ? Les dessins du papier peint l’emportaient-il dans un monde imaginaire comme Alice au Pays des Merveilles ?…

Un jour, la porte de la gargote s’ouvrit sur une dame coquette qui, l’apercevant, l’apostropha à voix basse : « Jean, vous n’êtes pas raisonnable. Pourquoi ne venez-vous pas déjeuner à la maison ? Paul et les enfants seraient heureux d’avoir votre compagnie. Et puis, manger seul à cette table précisément, ce n’est pas sérieux. Vous vous faites du mal. Paul et moi pensons que vous seriez mieux avec du monde autour de vous ». Ce à quoi le bonhomme répondit : « Du monde, regardez Agnès, il y en a tout autour, et puis le chahut du restaurant me distrait ». Les jours passèrent, persistant dans leurs harmonies : bon enfant pour la bande de copains dissipés, solitaire pour le vieux.

Le surlendemain du fameux lundi, un mercredi, nous le vîmes pas. Egalement, le jeudi, puis le vendredi, et aussi le lundi suivant. Nous étions tous un peu inquiet de son absence, d’autant plus qu’il prévenait toujours le patron en cas d’absence prolongée, ce qui lui était arrivé deux fois seulement en un an et demi. Le mardi, un gars de la bande poussa la porte du bistrot en s’écriant : « Vous savez la nouvelle ? Le vieux, il est mort ! Mardi dernier ! ». Immédiatement, nous lui posâmes une tonne de questions. En achetant son tabac dans un autre quartier de Villeurbanne, il avait entendu parler que l’ancien coiffeur du coin était décédé de chagrin. Faisant le lien avec l’absence de ‘’notre’’ vieux, il s’était renseigné.

Jean Bontemps, de son état civil, avait exercé le beau métier de coiffeur durant 45 ans. Le jour de sa mise à la retraite, il invita son épouse au restaurant pour fêter l’évènement. Oh, pas un palace, juste la guinguette de la rue Tolstoï, là-bas, un peu plus loin. Le Beaujolais que ça s’appelait. Là, il y avait une petite table en zinc, juste grande pour deux, l’idéal pour un repas en amoureux. Car, s’était connu dans le quartier du coiffeur, ces deux-là s’adoraient. Le lendemain de ce festin simple, la femme rendit son âme à Dieu. Le vieux, ne sachant cuisiner, et en souvenir de cet instant unique vint manger tous les jours au Beaujolais, sauf le dimanche, sur cette petite table de zinc, vous savez bien, une table pour amoureux… Nous apprîmes également qu’il ne venait jamais le mardi, parce qu’une fois par semaine, le mardi, il allait au cimetière de la Croix-Rousse mettre des fleurs sur la tombe de son épouse.

En mémoire de cet amour caché, de cet homme discret mais très poli et fort aimable malgré sa solitude, les vingt cinq paillards que nous étions, nous décidâmes de fleurir cette table tous les ans, le jour anniversaire de son décès, et cela aussi longtemps que nous le pourrions. Demain sera la date anniversaire.

Ainsi s’achève cette lettre inachevée, sans date et sans signature, juste un tendre souvenir… C.R.

 

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